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BRAND NEW @ Backstage By The Mill (30/05/15)

Huit ans. La France attend le retour de Brand New depuis huit ans. Depuis un soir de janvier 2007, au Nouveau Casino, le groupe n’avait plus remis les pieds à Paris pour y délecter son public des mélodies torturées, mais délicieuses, composant une discographie comme un sans faute. Enfin la France… 0,00005% des français en réalité. Car si la date est complète depuis des semaines, il est bon de préciser que ce concert a lieu au Backstage tandis que dans les autres pays du Vieux Continent, la formation remplit des salles dix fois plus grandes. Et si facilement que parmi plus de trois-cent cinquante personnes présentes ce soir, une bonne cinquantaine venait des contrées voisines, de Belgique, d’Allemagne et même de Grande Bretagne. Quoi ? La France est un pays en retard musicalement ?

L’artiste québécois ELLIOT MAGINOT, rajouté à l’affiche le jour même, est l’unique première partie du concert. Il débarque en solo, et entraîne un Backstage qui se remplit doucement dans son monde. Mais le public est bien trop excité de voir Brand New pour lui réserver un accueil réellement chaleureux.

Il fait chaud dans ce Backstage. Certes la journée fut belle, mais c’est une autre tension qui anime les êtres ce soir. Etre fan de Brand New pourrait donner l’air de faire partie d’une secte : tout le monde connait tout le monde, et, comme un secret, il y a ce lien qui nous unit. Nous, au milieu du reste. Arrivez-vous à considérer parfois qu’une chose n’est même pas soupçonnée d’exister alors qu’elle représente un concept plus merveilleux que les sept merveilles du monde réunies à vos yeux ? Voilà ce qui anime l’audience ce soir. La joie d’assister à un concert d’un groupe attendu comme le Messie pour sauver le rock depuis près d’une décennie. Une bouffée d’oxygène bien trop longtemps attendue pour ne pas s’en réjouir sans ressentir une émotion borderline. Vous l’aurez compris, à ce stade, le terrain n’est pas conquis pour Brand New, il est cultivé pour son triomphe.

Il est 20h30 lorsque les lumières s’éteignent. L’effusion n’est pas immédiate, attendons les premières notes avant de se réjouir. Le groupe entre en scène sous les acclamations. Comme un “merci” lancé. Jesse apparait dans l’ombre, son visage défiguré par un sourire qui trahit la joie de revenir en un terrain conquis trop longtemps abandonné. Un “hello Paris” comme pour sceller ce retour bien réel et Brian lance le rythme martial de “Mene”, cette nouvelle chanson énigmatique dont on ne peut deviner encore le véritable dessein. Le refrain permet au public d’exulter une première fois, mais timidement. Comme si connaître cette chanson pouvait trahir un opportunisme. Mais il n’en est rien. Les “we don’t feel anything” sont scandés par un Jesse qui module sa voix entre chant et cris plein de rage. Les hostilités sont lancées, ce soir BRAND NEW vaincra, par la force et les nuances. Car le Diable a beau se battre avec Dieu dans le XVIIIème arrondissement de Paris, il habite les détails avec suffisamment de vices pour nous rallier à sa cause dès les premières notes d’un “Sink” incendiaire. La setlist est ce soir savamment élaborée. On navigue entre les diverses périodes de la bande sans être malmené par des transitions toujours bien senties. Brand New joue la carte de la cohérence et il a tout compris, car c’est le seul critère d’un sujet bien maîtrisé. Lorsque les relations de soumissions sont abordées au travers des chansons de “Déjà Entendu” (2003), la maturité et le désarroi s’empare de la voix de Jesse lorsque viennent les chansons de “The Devil And God Are Raging Inside Me” (2006). Peut-on faire plus rageur que ce “die young and save yourself” hurlé par l’entièreté du Backstage ? Et comment ne pas faire le lien entre “Okay I Believe You, But My Tommy Gun Don’t” et ce “Millstone” qui semblent avoir été écrits pour traduire ce que notre génération vit au jour le jour. La complicité entre Vinni et Jesse est évidente d’un point de vue artistique. L’énergique guitariste et son physique presque mystique apporte cette dose de mystère et de décalage sur scène quand Jesse concoure clairement pour la place du meilleur interprète live qui soit. Habité par ses chansons, le frontman module sa voix à foison pour traduire les diverses émotions qui le traversent. “You Won’t Know” fera jouir plusieurs d’entre nous. Délicieusement construite, la chanson se laisse exploser par une assemblée qui retourne le Backstage lorsque le refrain s’en vient. Ayant presque échappée au combo, on assiste à un moment hors du temps lorsque les rôles s’inversent à Paris : l’auditoire fait le décompte, le groupe suit, l’ensemble implose et renait lors d’hurlements qui n’ont jamais semblé si vrais. Le quatuor se laisse aller dans des impros endiablées où les notes les plus distordues des guitares semblent s’entremêler dans une harmonie parfaite. Avant de revenir au punk rock du premier album, Jesse prend la parole pour s’excuser de la longue absence du groupe en France. Parfois les choses ne se font pas car personne ne voulait les voir. C’est vrai, lorsque Brand New remplit un Backstage de plus de trois-cent cinquante personnes, ils remplissaient une Wembley Arena à Londres il n’y a pas trois ans. Mais la formation est bien là, devant nous, parfois même en nous et le sera de nouveau le 16 septembre à La Machine Du Moulin Rouge. Les musiciens joueront sûrement à nouveau ces titres d’un premier opus qui semble d’un autre temps tant la texture des chansons a évolué. Faisant surtout plaisir aux fans anglo-saxons présents ce soir, “Mix Tape” et “Seventy Times 7” précèderont un “Brothers” qui nous confirme que ce qui aurait pu sortir à la place de “The Devil And God Are Raging Inside Me” aurait été de qualité. On repart dans “Daisy” (2009) le temps de “At The Bottom” et d’un “You Stole” hypnotisant au possible, nous emmenant très loin dans les méandres du quatrième chef d’oeuvre des gars de New York. “Sowing Season” semble être cet air que tout un public attend : revenir à cette perfection qu’est le troisième effort studio de Brand New. Les “yeah” du refrain sont hurlés, scandés et le public en redemande alors, le groupe dégaine un “Luca” tout en progression jusqu’à cette explosion finale. Cette dernière conduit à ce “Degausser” inestimable aux yeux d’une foule déjà conquise. L’atmosphère se refroidit à mesure que l’on intègre la dimension dramatique d’une chanson que Jesse habite comme jamais, parfaitement nuancé. Le tout redescend pour arriver sur un “Jesus” entonné par Paris.

Brand New quitte la scène et bien qu’on ne peut puisse pas vraiment parler bonheur, personne ici n’a le sentiment d’avoir été lésé. A force d’entendre hurler son prénom, Jesse revient, guitare sèche à la main et entame une reprise qui n’enthousiasme pas tant la salle car, tout le monde est là pour du Brand New ce soir. Alors, lorsque les cordes sont grattées afin d’entamer la mélodie de “Soco Amaretto Lime”, certes il n’y a certes que cinquante personnes qui sont véritablement heureuses d’entendre la chanson de clôture de “Your Favorite Weapon” (2001), mais quelle joie ! Jesse n’a pas besoin d’inciter son public pour que ce dernier assure les parties hurlées durant le premier couplet. Répéter ce passage toute l’après-midi avec les Américains n’aurait rien changé. L’émotion que l’on ressent lorsqu’on prend part à une chanson d’un groupe tel que Brand New rend ce moment magique peu importe la forme qu’il prend. Et dans notre esprit, la synchronisation restera parfaite jusqu’à notre mort. “Just jealous ‘cause we’re young and in love”.

L’objectivité a quitté nos mots depuis bien longtemps concernant ce groupe. Mais comment ne pas s’incliner devant une telle perfection ? Les sceptiques furent confondus et les fans confortés. Brand New est une formation bien trop intègre et bien trop en phase avec elle-même pour décevoir qui que ce soit. On peut ne pas aimer. Mais aimer ce groupe, c’est tomber à genoux, face à quelque chose d’infiniment plus grand et plus complexe que soit. Et malgré la peur, c’est adorer ça.

Setlist :

Mene
Sink
Gasoline
Millstone
You Won’t Know
Sic Transit Gloria… Glory Fades
I Will Play My Game Beneath the Spin Light
Okay I Believe You, But My Tommy Gun Don’t
Mix Tape
Seventy Times 7
At The Bottom
You Stole
Brothers
Sowing Season
Luca
Degausser
Jesus
—-
Pop Queen
Soco Amaretto Lime

Nathan Le Solliec
LE MONDE OU RIEN