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ARCHITECTS @ Cabaret Sauvage (15/10/16)

Si vous lisez ce récit, c’est qu’il y a de grandes chances que vous fassiez partie de ces gens qui sont transcendés par la musique. Après tout, tout le monde est transcendé par quelque chose. Une personne, un art, un objet, une pensée, qui permet, à un moment donné, d’affronter monts-et-marées pour faire face à la réalité, pour se sublimer ou pour simplement faire le travail. Après avoir perdu Tom Searle à la fin de cet été, il aurait été facilement compréhensible qu’Architects ne reprenne pas la route. Pas de suite du moins. Mais, animés par une énergie venue d’on-ne-sait-où, les Anglais sont bel-et-bien là en ce samedi 15 octobre, première date de cette tournée européenne. La première sans Tom, peut-être la dernière tout court.

C’est donc BURY TOMORROW qui ouvre la soirée. L’heure est à la communion et les chansons épiques du dernier album, “Earthbound”, contentent une bonne partie du public. Si personne n’en parle encore, c’est gravé sur tous les visages. Les sourires ne sonnent pas faux mais ne symbolisent pas la même joie de se retrouver en concert que d’habitude. Ainsi, Dan, pourtant plutôt enclin à encourager les circle pit habituellement, demande à l’assemblée de se prendre bras dessus-bras dessous pour symboliser l’union qui doit être la nôtre ce soir. Pas de rancoeur, ni de clivage, l’auditoire ce soir ne fait qu’un et entame donc une soirée sous les meilleures auspices.

Le relai est passé à STICK TO YOUR GUNS et son hardcore contestataire à souhait. A multiples reprises, Jessie nous harangue avec un discours révolutionnaire certes, mais qui a une autre résonance en cette soirée. Il s’agit de s’affirmer, de ne pas se soumettre, de ne pas se laisser dicter quoique ce soit. Et pourquoi est-il important de le faire ? Pour ne pas avoir de regrets. Et les regrets, lorsqu’une vie peut s’achever à 28 ans, c’est important d’en avoir le moins possible. Ainsi, le son est incisif à souhait, peut-être trop d’ailleurs, la redondance de certains plans se montre un peu plus. Les choeurs sur “We Still Believe” sont encore mieux que ceux que vous espériez. Tom est cité, applaudi et dans toutes les têtes, Stick To Your Guns aura “fait le travail” avec passion et intégrité.

 

 

Piailler d’impatience, taper des pieds et scander le nom des héros du soir : ARCHITECTS. Ces derniers qui entrent gravement sur scène, sur ces boucles oppressantes qui habillent les deux derniers albums, tous de noir vêtus. Pas le temps de niaiser que l’incendiaire “Nihilist” est lâchée. Le son est mauvais, disons-le de suite car il ne s’améliorera pas vraiment durant le set, mais les chansons sont tellement connues que ça en devient accessoire. Sam Carter est en forme, bien que personne ne l’ait jamais vu faiblir devant une fosse. Le CO2 comme nouveauté appuie certains passages particulièrement intenses et rend le show encore plus abouti et écrasant. On comprend assez rapidement qu’il ne faudra pas compter sur des temps morts. “Dead Man Talking” et “Early Grave” résonnent particulièrement fort. Les hurlements déchirants de Carter sont soutenus par une rythmique martiale. Est-ce que nos oreilles et notre esprit se sont laissés biaiser par le contexte ou est-ce que les guitares sont vraiment peu présentes ce soir ? Le set est particulièrement axé sur “Lost Forever //Lost Together” (2014) et le récent “All Our Gods Have Abandoned Us“. Seuls “These Colors Don’t Run” et “Early Grave” feront une vraie incursion dans le set, quand “Follow The Water” sera entonné quasi a capella. Sam nous rappelle l’importance de ce qui arrive ce soir. La bande son de nos vies.

Comme d’autres avant eux et avant nous, cette musique nous rassemble car nous sommes tous seuls. L’heure est à la fête pour une fosse qui n’oublie pas pour autant d’être réceptive. Chaque parole du groupe est scandée et applaudie si celle-ci intervient entre les chansons. Sam joue avec nous lorsqu’il annonce que ce “Naysayer” sera la dernière chanson, sourire en coin. Evidemment, on a sauté comme si c’était vrai, mais une fois la lumière de nouveau allumée, les cordes de “A Match Made In Heaven” résonnent dans la salle, son refrain est scandé lui aussi alors qu’un circle pit géant dévore la fosse de l’intérieur. Puis la tension revient, les regards se concentrent sur Carter qui prend le micro et prononce les mots que tout le monde redoutait. On vit un moment hors du temps quand le chanteur blond peine à calmer une audience impatiente de célébrer son idole. On ne peut pas lui en vouloir d’ailleurs. A mesure que les hommages à Tom Searle jaillissent de la salle, les larmes coulent sur les joues de Carter qui peine à rester solide face à cette fureur. L’injustice de la fin de l’été s’est transformée ce soir en une bienveillance sage mais enragée. Un appel à la communion, ce “Gone With The Wind” débute avec une violence décuplée. La formation donne plus que ses tripes et la foule alterne entre mosh et embrassades, la sueur liant le tout. Bon nombre de cordes vocales se sont brisées durant ces cinq dernières minutes, des larmes ont coulé et des sourires sont venus les sécher. Une ovation est réservée à Dan, plus seul que jamais, et la salle s’allume à nouveau.

Trop souvent assujettie à de mauvais clichés, la scène metal de Paris a fait, ce soir, preuve d’une unité hors du commun. Le contexte y poussait bien évidemment mais quoi de plus digne que la sobriété et le bonheur simple d’être ensemble ? Merci à Sam, Dan et Ali d’avoir surmonté la douleur pour venir nous rendre visite, même si c’est une dernière fois. Personne n’oubliera.

Setlist :

Nihilist
Deathwish
These Colours Don’t Run
Dead Man Talking
Early Grave
Phantom Fear
The Devil Is Near
Broken Cross
Downfall
Gravedigger
Colony Collapse
Red Hypergiant/Follow The Water
Gravity
Naysayer
—-
A Match Made In Heaven
Gone With The Wind

Nathan Le Solliec
LE MONDE OU RIEN