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THE DRUMS (14/02/19)

English version

Depuis l’arrivée du premier disque bourré de tubes pop il y a bientôt dix ans, The Drums a parcouru des chemins tortueux. L’effet de surprise est peu à peu passé au fil des albums, et le groupe de copains est devenu véritablement le projet solo de Jonny Pierce. Au cours d’un entretien ouvert et honnête, celui-ci est revenu avec nous sur ce qui l’a poussé à réaliser le touchant et lumineux “Brutalism”, dont la sortie début avril coïncide parfaitement avec l’arrivée des beaux jours.

Comment vas-tu ?

Jonny Pierce : Je vais bien ! C’est agréable de parler d’un nouveau disque.

Comment te sens-tu par rapport à ça justement ?

Jonny : Je suis excité. Je suis vraiment reconnaissant que des gens s’intéressent toujours à The Drums et soient sensibles à ce que je fais. Je pense que ça tient en grande partie au fait que j’ai toujours été curieux envers moi-même en tant qu’artiste, envers qui je suis et ce que je fais. Je crois que pour être curieux, il faut aussi être un peu ouvert. The Drums a un son bien établi. Quand on entend notre musique, on sait que c’est ce groupe, mais en même temps, je pense que j’apporte des éléments qui gardent le son frais et vivant. Je suis également toujours en quête personnelle et je suis prêt à en parler. Je sens qu’arrivé là, les gens sont quasiment avec moi dans cette quête, ils écoutent où j’en suis, la personne que je deviens. The Drums offre quelque chose que beaucoup de groupes n’offrent pas : la vulnérabilité. Parler de choses dont tu as peur. J’ai beaucoup d’amis qui font partie de groupes, mais j’en connais peu parmi eux qui sont prêts à parler du fait de se sentir triste, ou seul, ou effrayé. Certainement pas des hommes qui sont dans leur trentaine. Ils doivent toujours chanter pour dire qu’ils ont le contrôle, qu’ils sont forts, tout ça. Je crois qu’aucun d’entre nous n’a le contrôle, nous avons tous un peu peur et j’aimerais que plus de gens en parlent. Le fait d’être prêt à en parler est aussi la raison pour laquelle les gens peuvent s’identifier à ce groupe, d’une certaine façon. J’entends tout le temps beaucoup de gars hétéros dire : “The Drums est mon groupe préféré, tu parles de toutes ces choses que j’ai l’impression de ne pas pouvoir exprimer” et je les comprends. Parfois je me sens comme le porte-parole d’une catégorie de gens qui ont juste trop peur d’admettre certaines choses. Mais ils les ressentent quand ils les entendent dans la musique et ils peuvent s’y retrouver.

On a l’impression que la musique que tu fais t’aide à canaliser ce que tu as vécu dernièrement. The Drums est devenu un projet solo il y a deux ans. Tu as sorti “Abysmal Thoughts”, qui était comme le début d’un nouveau chapitre, où tu contrôlais tout, le son, l’écriture des chansons et le contenu des paroles. “Brutalism” semble être encore plus introspectif et profondément personnel. Comment vois-tu l’évolution entre les deux derniers albums ?

Jonny : “Brutalism” est un album d’amour-propre, ou du moins un début d’exploration de l’amour-propre. Je me pose beaucoup de questions, c’est un album très introspectif. Il s’agit de ce que je ressens, d’un reflet d’où j’en suis dans ma vie. Je n’ai jamais été aussi conscient de moi-même et de beaucoup de choses, depuis ce que je mange au sport que je fais, au fait d’écarter les mauvaises relations et de les remplacer par de bonnes relations, d’apprendre à être seul avec moi-même. Je viens de déménager à Los Angeles et c’est la première fois de ma vie que je vis seul. C’est beaucoup plus difficile que je ne le pensais. J’ai été angoissé pendant un long moment, c’était un grand changement. En fait, je n’ai jamais vécu avec des gens parce que j’avais besoin qu’ils m’aident. J’avais plutôt besoin d’aider les gens. Que ce soit un copain ou un colocataire, j’avais toujours quelqu’un sur qui veiller.

Mais pas toi.

Jonny : C’était une façon d’ignorer mes propres besoins. Je pouvais passer tout mon temps à aider les gens à traverser des moments difficiles, puis notre relation s’arrêtait et je réalisais que j’avais passé les deux dernières années à tenir la main de cette personne à travers chaque épreuve difficile. Chaque moment de la journée était consacré à m’assurer qu’elle était heureuse, et j’ai oublié de me rendre heureux moi-même. “Brutalism” a donc été réalisé à une période de ma vie où je commençais pour la première fois à me prendre vraiment au sérieux. Et quand tu commences à prendre soin de toi sérieusement, quand tu prends le contrôle d’un domaine de ta vie, ça déborde sur les autres. Et soudain, tu fais le ménage dans ta vie. Tu te regardes vraiment et tu te demandes : “Est-ce que c’est ce que tu veux être toute ta vie ou est-ce que tu veux que la vie soit meilleure ?”. L’album n’apporte pas beaucoup de réponses mais je comprends un peu mieux qui je suis, et la vie s’est améliorée. Ça a été pour moi le début du processus de découverte personnelle pendant la réalisation de l’album. Tu peux l’entendre avec des chansons comme “Body Chemistry”. Je fais enfin face à ma dépression.

En parlant de musique, tu écris toujours des chansons accrocheuses et dansantes avec des paroles qui ne sont pas forcément très positives. Il y a aussi cette ballade, “My Jasp”, avec une guitare acoustique et quelques percussions, ce qui est assez inhabituel pour The Drums. Quelle est l’histoire de cette chanson ?

Jonny : Cette chanson a vu le jour il y a quelques temps. Je l’ai enregistrée il y a probablement trois ans pendant que je travaillais sur “Abysmal Thoughts”. J’étais marié et je venais de divorcer. J’ai écrit cette chanson quelques jours après la décision du divorce. Il y a donc eu ces moments gênants, ce sentiment étrange de ne plus se sentir en confiance avec quelqu’un. Dans le morceau, c’est un sentiment si particulier et si sensible que j’ai demandé à mon guitariste d’inventer quelque chose d’un peu plus délicat. Parce que je ne sais pas jouer ce genre de trucs. (rires) The Drums a toujours eu le même son. C’est très basique, on entend une note à la fois et beaucoup de reverb car je ne suis pas bon à la guitare. Je voulais faire grandir le groupe et essayer de nouvelles choses. La règle pour moi, c’est que si ça me semble bien, je le fais. Même si ça va à l’encontre de ce que les gens pensent de ce qu’est The Drums, je suis content d’apporter de la nouveauté.

Tu sonnes vraiment bien dans “Blip Of Joy”, l’une des chansons les plus optimistes que tu aies écrites.

Jonny : Merci ! Je crois vraiment que si tu cherches la tristesse, le désespoir ou les ennuis, tu les trouveras toujours. Mais je pense qu’il en va de même pour le bonheur ou la joie. Si tu es activement en chasse après le bonheur, tu vas le trouver. Il t’entoure aussi. J’ai oublié ça presque toute mon existence, je me suis beaucoup attardé sur les difficultés de la vie et ça m’a frustré. Je fais face à de la dépression et il m’est donc facile de me tourner vers la tristesse. Même dans l’art, les livres, les films, la peinture, la photographie, la musique, je suis toujours attiré par le côté plus tragique des choses. Je suppose que je m’y retrouve. Mais j’ai découvert que si on cherche ce genre de choses, elles sont là, en quantité illimitée. Mais si tu cherches le reste, tu peux le trouver. C’est la première fois de ma vie que je me permets d’en faire l’expérience. Avant, je pensais vraiment que le bonheur et le rire étaient pour les autres. Et oui, ce n’est pas vraiment moi, mais ça peut être moi. Je n’ai pas besoin d’être complètement malheureux pour faire du grand art. Je peux faire de l’art et trouver un peu de bonheur. Mais ça ne veut pas dire que chaque jour est merveilleux.

Bien sûr, tout n’est pas noir ou blanc dans la vie.

Jonny : Absolument, ma musique est un mélange de cette idée. Il y a ce son joyeux mais il y a aussi une forme de mélancolie qui le traverse en fond. Pour moi, ça représente vraiment la vie.

La pochette de “Brutalism” est-elle une façon de montrer que tu es maintenant vraiment seul derrière The Drums ?

Jonny : Il y a de ça, mais pour moi, c’était un peu plus personnel. Sur “Abysmal Thoughts”, c’est un ex-copain à l’époque où on était encore ensemble. Pour le nouvel album, j’avais un copain différent, on a fait une session photo. On avait cette image et ça me semblait inadéquat de mettre quelqu’un d’autre que moi sur la pochette. J’ai passé dix ans à me cacher derrière les autres personnes qu’on voit sur les pochettes. J’étais trop peu sûr de moi pour me mettre en avant. Ça a donc été une décision de mettre fin à de mauvaises habitudes de manque de confiance en soi et même de prendre des décisions en fonction de ce manque de confiance. J’ai franchi le pas, c’était et c’est toujours un peu inconfortable pour moi, parce que ça ne ressemble pas à ce que j’aurais voulu faire naturellement. C’est parfois difficile et inconfortable de casser une habitude, mais tu sais que c’est la bonne chose à faire. Il s’agit de s’aimer soi-même. J’ai senti que c’était important pour moi. J’ai atterri dans une situation un peu effrayante mais j’ai réalisé que ce n’était pas la fin du monde et que c’est même bien.

Donc pour la prochaine pochette.

Jonny : C’est moi nu. (rires)

The Drums est maintenant un projet solo mais tu as travaillé sur le nouvel album avec plusieurs personnes pour le façonner : des musiciens et des techniciens comme Chris Coady (Future Islands, Beach House, Smith Westerns) pour le mix. Comment cela a-t-il fonctionné ? N’était-ce pas difficile de trouver de la cohésion en travaillant avec des personnes différentes ?

Jonny : J’ai fait venir des gens pour m’aider à écrire. Un batteur m’a aidé à écrire certains des rythmes de batterie, des lignes de basse et de guitare. Il en a joué, d’autres guitaristes m’ont aussi un peu aidé. J’ai en effet fait venir un ingénieur du son pour le mixage. Le processus a été vraiment merveilleux. Ça m’a donné l’espace pour réfléchir à ce que je voulais dire, parce que traditionnellement, je faisais tout et quand il fallait écrire les paroles, j’étais un peu épuisé, je voulais juste que l’écriture de la chanson soit terminée, et passer à la chanson suivante ou prendre une pause. Mais cela a rendu le processus beaucoup plus facile. Il s’agissait de créer, de donner des tâches à faire, de dire qu’un tel s’occupe de ceci et tel autre de cela. Je sais que nous avons notre propre identité sonore, donc même quand nous expérimentons ou même si d’autres gens jouent pour nous, il y a toujours le son essentiel du groupe. On ne peut vraiment pas le modifier. Et encore une fois, c’était aussi s’éloigner de mon côté qui a besoin de tout contrôler parce que j’ai peur des changements ou des nouveautés. Mais maintenant, je ne veux plus avoir peur du changement, je veux l’accepter et je veux de la nouveauté dans ma vie tout le temps. C’est comme ça que je me sens vivant.

A propos du titre “Brutalism”, s’agit-il d’une référence directe à l’architecture brutaliste ?

Jonny : J’ai toujours aimé l’architecture brutaliste, je pense que c’est ma préférée. C’est lourd, dur et austère. C’est parfois écrasant, pas vraiment fonctionnel. Ce sont des mots que j’utiliserais pour décrire ma dernière relation. (rires) J’ai pensé que c’était approprié. En fait, dans ma dernière relation, j’ai déménagé de New York à Bruxelles pour être avec quelqu’un, et à Bruxelles, il y a partout de l’architecture brutaliste. Je l’ai à peine remarqué, mais toute la ville était le reflet de l’amour que je ressentais. J’étais vraiment amoureux, mais je m’oubliais. C’était vraiment destructeur. Il y a tellement de béton dans ces bâtiments, très peu de fenêtres. C’est ce que je ressentais. C’était une relation très brutale.

Les groupes qui t’ont inspiré dans le passé ont-ils encore une influence sur toi en tant qu’auteur-compositeur aujourd’hui ?

Jonny : Je ne pense pas que les groupes du passé aient une influence sur moi actuellement. Ils m’ont aidé à développer une partie de mon son. Ils font toujours partie du processus créatif dans ce sens, mais je ne les écoute pas et je n’essaie pas délibérément d’intégrer leur marque dans ma musique. J’ai tout un nouvel ensemble de musique qui a influencé cet album dont une grande partie provient des années 90 au Royaume-Uni. Il y a aussi ce groupe suédois qui s’appelle Whale. Quand j’ai grandi dans les années 90, j’aimais beaucoup cette musique électronique européenne. Mais je n’ai pas pu approfondir beaucoup parce que mes parents ne me permettaient pas d’en écouter. D’une certaine façon, je commence à vraiment écouter ces groupes maintenant.

Y-a-t-il des groupes que tu recommandes ? Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ?

Jonny : C’est une très bonne question. J’écoute beaucoup de musique électronique, techno, house, en ce moment. J’aime beaucoup Palms Trax. Il fait une espèce de techno intelligente.

Donc le prochain album de The Drums sera de la techno ? (rires)

Jonny : Ça serait un rêve, on verra !

Est-ce que tu écoutes ta propre musique ?

Jonny : Pas vraiment. Je ne l’écoute pas intentionnellement. Ce que j’essaie de faire maintenant, c’est de ne pas être mal à l’aise quand quelqu’un d’autre en met, parce qu’il y a beaucoup de situations où je vais à une fête et quelqu’un balance : “Oh, c’est le gars de The Drums, on va en mettre”. (rires) Et j’avais l’habitude de dire : “Pitié, non”, mais maintenant je vais juste laisser les choses se faire. Ça peut me mettre mal à l’aise, mais j’essaie de recevoir de l’amour. C’est comme un honneur pour moi, et au lieu de repousser cette gentillesse, je devrais simplement laisser faire.

Quel est ton morceau préféré de “Brutalism” ?

Jonny : Je pense que c’est peut-être “Loner”. C’est ma préférée parce qu’elle résume ce que j’ai ressenti toute ma vie. Il y a quelques chansons comme ça, “Book Of Stories” en est une autre du premier album. Chaque fois que je les entends ou que je les joue en concert, je me dis que c’est moi. C’est pourquoi je suis un artiste. Je peux vraiment m’identifier à elles.

Tu vas évidemment partir en tournée pour “Brutalism” dans les mois à venir. Es-tu excité d’être de retour sur la route ?

Jonny : Absolument ! La seule chose que je n’aime pas dans les tournées, c’est que nous avons cinq albums maintenant et les gens vont vouloir entendre les singles, et nous n’avons qu’un temps de jeu limité. Nous allons donc jouer les singles et rien de beaucoup plus profond que ça. L’une des raisons pour lesquelles je suis excité, c’est que je vais faire le tour du monde pour la première fois avec cette nouvelle identité que je me suis découverte. Donc je suis impatient de voir comment les choses vont se passer.

Qu’est-ce que tu préfères en tournée ?

Jonny : C’est le lien avec les fans. Après chaque concert, je fais toujours une dédicace. J’ai rencontré des gens qui m’ont vraiment touché et qui m’ont fait sentir que tout cela n’est pas que du bon temps, mais que c’est quelque chose qui peut être très important pour certaines personnes et qui peut réellement changer leur vie. Ma vie est touchée et enrichie par cela. Je ne suis pas seulement ici pour faire la fête, c’est quelque chose de réel. Je n’ai jamais été intéressé par la richesse ou par la célébrité. Je ne m’intéresse qu’à l’affectivité. Si j’ai l’impression que ce que je fais touche les gens, alors je suis heureux.

Une dernière question : notre media s’appelle “RockUrLife”, alors qu’est-ce qui rock ta life ?

Jonny : Ce qui rock ma life, c’est quand je rencontre quelqu’un qui est prêt à parler de sa vérité. Quand je rencontre quelqu’un qui va mettre sa vie à nu et qu’alors nous pouvons nous retrouver à tous les niveaux, dans le bonheur mais aussi dans la tristesse. Je crois vraiment que si on coupe une émotion, on les coupe toutes. Si on cache une partie de notre vie, alors on se cache entièrement soi-même. Mon monde est bouleversé lorsque je rencontre, et cela arrive rarement, quelqu’un qui est prêt à révéler entièrement qui il est, parce que je pense que c’est là que se trouve le véritable lien entre êtres humains. Je pense que le lien humain est la seule raison d’être sur cette planète.

C’est la sagesse même !

Jonny : Oui j’espère bien !


Site web : thedrums.com

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Gabrielle de Saint Leger
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