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SOEN (28/10/25)

En préparant l’interview, on s’attendait à rencontrer deux philosophes du son, des penseurs méticuleux qui pèsent chaque mot avec la précision d’un scalpel. Pourtant, Martin Lopez et Joel Ekelöf, respectivement batteur et chanteur de SOEN, se révèlent être tout l’inverse : deux artistes guidés avant tout par l’émotion brute, celle du moment, qui façonne aussi bien leur écriture que leur présence sur scène.

Nous avons eu l’occasion de les rencontrer lors d’une journée promo à Paris pour la sortie de leur nouvel album Reliance prévue le 16 janvier prochain. Ils se sont montrés sincères, lucides et proches du monde qui les entoure, toujours portés par cette quête de sens et de beauté qui traverse leur musique.

Le titre de l’album Reliance sonne comme une déclaration. Il peut vouloir dire beaucoup de choses – connexion, dépendance, ou même une dimension métaphysique de l’existence. Qu’est-ce que ce mot représente pour vous dans le contexte de cet album ?

Martin Lopez (batterie) : Pour moi, Reliance parle du courage qu’il faut pour dépendre des autres. C’est un acte d’humilité, une manière d’accepter qu’on ne soit pas Dieu et qu’on ne peut pas tout faire seul. On vit dans une société où on glorifie l’indépendance, mais on oublie que l’humain est un être social : on a besoin des autres pour grandir, pour comprendre, pour aimer.

Joel Ekelöf (chant) : Oui, il y a une connexion invisible entre tous les êtres humains, quelque chose qu’on sent sans pouvoir toujours l’expliquer. Et pourtant, la société moderne fait tout pour casser ce lien.
On nous répète qu’il faut être centrés sur soi, sur sa carrière, que l’argent est la seule mesure du succès, qu’on n’a besoin de personne… mais c’est complètement faux.

Nous avons besoin les uns des autres, même dans nos fragilités. Si on veut rendre le monde un peu meilleur, ou simplement trouver un peu de paix, il faut réapprendre à vivre ensemble – dans la solidarité, la compréhension, et parfois, l’acceptation du chaos.


Justement, Martin, tu disais que “Primal” est né d’une frustration face à la corruption, la division, et l’emprise étouffante du monde. Quand tu regardes le monde aujourd’hui, quelle émotion domine chez toi ?

Martin : C’est compliqué, parce qu’il y a un mélange de tout. D’un côté, c’est désespérant : le monde peut être cruel, froid, injuste. Mais en même temps, c’est aussi le seul monde que nous ayons, et il y a encore tant d’amour, de beauté, d’énergie.

Ce qu’il faut, c’est que les gens bienveillants – ceux qui ont encore du bon sens et de la logique – s’unissent. Parce que si on ne le fait pas, les clowns au pouvoir, ceux qui manipulent la peur et la division, continueront à nous écraser. Le message, c’est : ne pas abandonner, ne pas se laisser éteindre.

Joel : Oui. Et en même temps, on est devenus terriblement seuls. Tout le monde est scotché à son téléphone, à faire défiler sans fin.

On croit être entouré, connecté – mais en réalité, on ne fait que consommer les autres, comme du contenu. Et plus un message est toxique, plus il est amplifié. C’est un cercle vicieux. Le monde devient un endroit où la superficialité est récompensée, et où la vraie connexion humaine disparaît petit à petit.


Votre musique est souvent à la frontière entre résistance et réflexion. Pensez-vous que la mission d’un artiste, aujourd’hui, est de confronter le monde ou d’aider les gens à le supporter ?

Martin : Je n’aime pas trop le mot “mission“, parce que ça sonne prétentieux. On ne veut pas être des guides spirituels, ni des prophètes. On est juste des musiciens qui essaient de dire quelque chose qui a du sens.
On évite les dragons, les princesses, ou les textes trop égotistes. Ce qu’on veut, c’est créer un espace où les gens peuvent se reconnaître, se sentir compris. Si nos chansons peuvent dire à quelqu’un “Tu n’es pas seul“, alors on a réussi.

Joel : Oui, c’est peut-être un message adressé à ceux qui gardent encore la tête froide. Les voix extrêmes dominent l’espace public, pendant que les voix raisonnables se perdent dans le bruit.

Alors si on peut donner un peu de courage à ceux qui doutent, à ceux qui se sentent décalés, c’est déjà beaucoup. On ne veut pas faire la morale, on veut juste dire : “continuez à croire, même quand le monde tourne à l’envers“.

Une citation de Nietzsche fait beaucoup penser à votre musique : One must still have chaos within oneself to give birth to a dancing star.” (“Il faut encore avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile qui danse.“) Ça évoque beaucoup “Primal” et Reliance – cette lumière qui émerge du chaos.

Joel : C’est une très belle citation, et oui, elle résume assez bien ce qu’on essaie d’exprimer.
On n’est pas des nihilistes. On ne dit pas “tout est foutu“. On croit profondément en la bonté, en l’espoir, en la lumière.

Mais il faut rester vigilants, parce que tout ça peut disparaître très vite : la technologie qui nous isole, les murs qu’on dresse entre les nations, les extrémismes religieux qui séparent les gens. Le chaos est en nous, mais la danse aussi – et il faut les laisser coexister.

Martin : Je crois qu’on a une approche plus terre à terre de la philosophie. On reste ancrés dans le quotidien : rire, profiter, prendre soin des autres, apprendre à être heureux dans le chaos. C’est une sagesse simple, mais réelle.

Beaucoup de gens croient qu’il faut être intellectuel pour être profond, mais la vérité, c’est souvent l’inverse.
Certains nous imaginent comme des philosophes dépressifs, mais on est juste deux gars simples, un peu ouvriers dans l’âme, qui aiment la vie, le foot, les bières entre amis.

Ça ne veut pas dire qu’on est superficiels – juste qu’on vit pleinement. Et tout ce qu’on vit, on le met dans la musique.

Voyez-vous Reliance comme un reflet du désordre du monde, ou plutôt comme une expression de vos luttes intérieures ?

Martin : Je crois que c’est un peu tout ça. On ne peut pas vraiment séparer les deux. Quand tu écris une chanson, elle te dit assez vite de quoi elle veut parler. C’est quelque chose que la musique, que l’art en général, a en lui : il te guide. Tu ne t’assois pas en te disant “Bon, de quoi vais-je parler aujourd’hui ?” – non, c’est la chanson qui te le dit.

Quand la musique est agressive, que ton sang bout, tu commences naturellement à écrire sur ce que tu trouves injuste, sur les choses qui devraient changer.

Et comme la plupart d’entre nous viennent de milieux populaires, cette sensation d’injustice – la manière dont les richesses du monde sont réparties – transparaît forcément. C’est quelque chose qui fait partie de nous.

Joel : Oui, il y a toujours une sorte de regard d’”outsider“, de celui qui n’est pas du bon côté du pouvoir. Mais ce n’est pas une posture. On ne se dit jamais “Tiens, écrivons une chanson sous cet angle-là.” C’est juste quelque chose de naturel.

© Linda Florin

Quel a été le plus grand défi pendant la création de l’album ?

Martin : (sourire) Le temps. Entre les tournées, les enregistrements, la vie, c’était difficile de trouver un vrai rythme. Mais au final, c’est devenu un avantage.

On enregistrait, puis on partait en tournée, on jouait les morceaux, on voyait comment le public réagissait… et quand on revenait au studio, on avait une nouvelle énergie, une vision plus claire. Cette boucle a rendu l’album beaucoup plus vivant.

Joel : Et c’est important de ne pas avoir trop de temps. Si tu restes trop longtemps sur un album, tu commences à tout remettre en question, à tout polir, et la magie disparaît.

La perfection tue la créativité.

Martin : Oui. Et puis, à force de chercher le son “parfait“, tu commences à trouver des défauts humains dans ce qui faisait le charme d’un morceau. La musique devient mécanique, froide. Il faut savoir s’arrêter. C’est peut-être ça, le plus grand défi : “savoir quand dire stop.

Après toutes ces années, qu’avez-vous appris l’un de l’autre, en tant que musiciens et en tant que personne ?

Martin : En tant que personne ? Que Joel est un mangeur très difficile.

Joel : Et que Martin peut manger sans fin. (rires)

Martin : Mais sérieusement, je crois qu’on a un peu grandi ensemble, en fait. On venait tous deux de vies assez chaotiques, comme quand tu es jeune, avec les soirées, tout ça. Et on s’est rencontrés au moment où on devenait des adultes responsables. On a traversé cette période ensemble.

Joel : Oui, et je pense qu’on a beaucoup appris l’un de l’autre. On avait des personnalités assez différentes au départ, et c’est ce qui a bien fonctionné : on s’est complétés, on a combiné des talents opposés pour créer quelque chose de plus fort, de plus grand. Souvent, tu passes du temps avec des amis très similaires à toi, qui ont grandi au même endroit, vécu les mêmes choses, et tu n’apprends pas grand-chose. Mais nous, ça nous a rendus un peu plus larges d’esprit.

Martin : Oui, je suis d’accord. Je pense que ça vient d’abord du respect mutuel pour les talents de l’autre, et ça a ouvert nos esprits à la façon de voir du “Guy next door“.

© Linda Florin

Vous êtes souvent comparés à Tool, Opeth ou Pink Floyd, mais vous avez forgé votre propre identité. Comment définiriez-vous votre son aujourd’hui ?

Joel : Je dirais, un metal aventureux, émotionnel.

Martin : Je pense que ce n’est pas à nous de le définir. C’est le rôle des autres.

Notre but, c’est de faire ressentir quelque chose. Pas juste de faire headbanger pendant quelques minutes. Même si, soyons honnêtes, on aime quand ça arrive.

Joel : Oui, et quand c’est accompagné d’une bière, c’est encore mieux.

Martin : Mais pas les deux en même temps. (rires)

Avec sept albums derrière vous, comment continuez-vous à évoluer sans vous répéter ?

Joel : La curiosité. Toujours cette envie d’essayer de nouvelles choses, de se développer, de changer, de ne pas se répéter. Et aussi l’impression qu’il reste encore beaucoup à explorer. On sent qu’on peut progresser, s’améliorer, aller plus loin. C’est une évolution naturelle.

Martin : Oui, cette sensation qu’il y a toujours une marge de progression, mais parfois ça peut aussi devenir un problème. Par exemple, on sort de scène après un concert fantastique – au Shepherd’s Bush Empire, ou à Istanbul, ou à Mexico – et on se dit : “Ah, on aurait pu faire mieux ça, et ça, et ça…” Peut-être qu’on devrait être un peu plus gentils avec nous-mêmes. Si on voyait un thérapeute, il nous dirait sûrement : “Soyez moins durs avec vous-mêmes.

Joel : C’est notre éducation catholique ça !

C’est un trait typique des musiciens.

© Linda Florin

L’un de vos morceaux, “Draconian”, est clairement notre favori.

Martin Lopez (se retourne direct vers Joel) : … C’est la troisième fois qu’on nous parle de “Draconian” aujourd’hui ! Les Français adorent ce morceau.

Il ressemble presque à une prière, c’est assez étrange. Pensez-vous que les humains ont besoin de croire en quelque chose de plus grand – pas forcément divin, mais au-delà de la logique – pour donner un sens à leur vie ?

Martin : Oui, absolument. L’humain a besoin de faire partie de quelque chose de plus grand que lui – une famille, un collectif, une communauté, peu importe. “Draconian” parle de ça : cette dépendance, cette recherche de transcendance. Elle peut être belle, mais aussi destructrice.

Et c’est souvent dans cet équilibre que se trouve le bonheur.

Joel : Et l’inverse est dangereux : croire qu’on peut tout faire seul, qu’on est son propre dieu. L’individualisme n’est qu’une illusion moderne, presque une maladie.

Vos concerts dégagent quelque chose d’à la fois cathartique et presque éthéré, comme une sorte d’atmosphère suspendue. Quelle émotion essayez-vous de créer sur scène ?

Joel : Je ne sais pas s’il y a un message précis qu’on veut transmettre sur scène. Nos concerts sont à 100 % basés sur la musique. Ce sont les chansons qui décident de l’émotion qu’elles vont créer.

Martin : Oui, exactement. C’est la musique qui prend le dessus, c’est elle qui dicte le moment. Mais sur scène, tout devient plus intense, parce que c’est sincère. On est là, présents, et il y a cette magie propre à la musique – ce lien entre nous et le public.

J’ai joué dans beaucoup de groupes, dans beaucoup de styles différents, mais je sens qu’il y a quelque chose de vraiment unique dans la connexion entre SOEN et son public.

Joel : Oui, c’est une interaction. Il faut qu’il y ait un échange, une sorte d’électricité entre le groupe et le public. Parfois, ça peut paraître un peu… autoritaire, peut-être, parce qu’on essaie de canaliser cette énergie, de la diriger. Mais ce n’est jamais dans le contrôle, c’est juste une manière d’unir tout le monde dans la même émotion.

Et puis, tu sais, je n’aime pas quand les artistes s’excusent sur scène. Tu vois parfois des groupes arriver et dire : “Salut, désolé d’être là.” – et je trouve ça absurde.

Les gens ont acheté un billet, ils sont venus te voir, ils veulent vivre quelque chose. Si tu t’excuses d’être là, tu brises la magie. Donc, oui, parfois, il faut un peu d’assurance, un peu de présence. C’est ça qui rend le concert vivant.

Dernière question : Notre média s’appelle RockUrLife, donc, en une phrase, qu’est-ce qui rock votre life dernièrement ?

Martin : Le bébé dans l’avion en venant ici ! Je pensais que le vol serait un enfer, et finalement, il a dormi tout du long. Le calme absolu. (rires)

Et musicalement, la tournée avec Dark Tranquillity, le groupe Jotun nous a vraiment bluffés. Et Iron Maiden, toujours. Leur dernier show était incroyable.

Mais le vrai moment fort, c’est quand on a reçu le mix final de Reliance. Jusqu’à ce moment, tu analyses tout. Et puis, soudain, tout s’aligne. Tu ressens enfin la puissance brute de ce que tu as créé.

Joel : Et moi, j’ai écouté un super disque récemment : Heavy Metal de Cameron Winters.

© Linda Florin

Site web : soenmusic.com

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