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SKÁLD (04/09/20)

SKÁLD, le groupe français, qui cartonne avec un neo folk inspiré par les légendes nordiques, sort un deuxième album “Viking Memories”. Le passage à Paris était l’occasion d’en savoir un peu plus sur ce disque et son univers musical.

Vous sortez prochainement un nouvel album “Viking Memories”, après avoir sorti un EP et un album et tout cela en trois ans. Le moins que l’on puisse dire c’est que vous êtes très productifs ! Comment arrivez-vous à maintenir un rythme de production aussi intense ?

Justine Galmiche (chant) : La passion ! L’envie !

Pierrick Valence (chant) : On ne fait que cela. C’est un travail de recherche perpétuel.

On pourrait dire que pour vous, l’un des principaux enjeux est d’établir votre crédibilité. De montrer la sincérité et l’authenticité de votre démarche. Vous avez choisi un univers qui bénéficie d’un fort engouement à travers le succès de séries comme “Vikings” ou “The Last Kingdom”, ou de groupes comme Heilung ou Wardruna. C’est une chance qui peut aussi avoir un revers, car on pourrait vous accuser de vouloir profiter d’une niche.

Pierrick : Ce sont des critiques que j’entends sans soucis. Effectivement cela peut être perçu comme cela par certaines personnes, mais nous, cela fait des années que l’on travaille nos instruments, nos voix. On s’intéresse à cette spiritualité, à cette histoire. Ce projet, c’est l’accomplissement d’années et d’années de travail intense. Le fait qu’il y ait cet engouement actuel c’est un plus, car cela intéresse des prods comme DECCA. Ça nous permet d’avoir les moyens de faire quelque chose de grand, comme on en a rêvé. Que ce soit perçu comme de l’opportunisme, ce n’est pas bien grave car nous on bosse.

D’ailleurs, si on parle de votre travail, on peut commencer par les paroles. Vous écrivez dans du vieux norrois, qui est une langue morte. Il y a donc un travail d’écriture et d’appropriation des sons et des mots pour projeter de l’émotion. Il y a aussi des contraintes de formats puisqu’un scalde, dans sa forme moyenâgeuse, présente beaucoup d’allitération pour créer du rythme. Comment est-ce que vous travaillez là-dessus ?

Pierrick : Tout cela peut être perçu comme des contraintes mais quand tu parles en anglais, tu ne vas pas utiliser les mêmes résonances. Il y a des phonèmes que tu n’utilises pas et là c’est pareil. Je vais m’abreuver de mes amis en Scandinavie pour m’imprégner de ces phonèmes, de ces sons. Ce n’est pas une contrainte mais une forme de costume que j’enfile. Je vais utiliser ces sons là et me mettre dans un univers.

Justine : Je vois ça aussi comme un costume qui me permet d’aller au bout d’une histoire.

Pierrick : Du point de vue de l’écriture, on se base sur des écrits. On va les sélectionner et les agencer. On part de textes assez longs et compliqués. Il y a des énigmes, des métaphores tout le temps. On va essayer de simplifier ça et d’offrir notre compréhension, notre message. On se sert de ces ingrédients là pour faire passer ce qu’on a envie de faire passer. On a une lecture de scalde qui peut être très succincte et si on veut rentrer dans le texte, on verra d’autres choses. Il y a très peu de textes que l’on a écrit tous seuls. On les a toujours écrits avec des personnes habilitées à nous dire si cela allait ou pas. On n’est pas à même de valider, on travailler et après on fait valider.

Justine : Ce qui est vraiment intéressant dans cette langue, ce sont les résonances. Au niveau vocal je m’éclate d’une manière qui me serait impossible en anglais.

Pierrick : Cette langue c’est comme un instrument.

Au niveau de vos voix justement, sur un morceau comme “Grotti” il y a un énorme travail sur les vibrations. Ce sont des sonorités et techniques de chant que l’on retrouve dans les chants traditionnels mongols ou tibétains. Comment est-ce que vous travaillez cela ?

Pierrick : (il fait une démonstration ndlr). Quand tu parles tu utilises la partie basse de ta gorge ou alors la partie nasillarde. La colonne d’air est obstruée par ta gorge, ton nez ou ta bouche. Mais dans cette technique, je vais utiliser toute la colonne.

Justine : On s’inspire beaucoup des chants mongols.

Pierrick : Les Samis l’utilisent aussi. Tout ce qui est dronique comme cela te met dans un état de transe. Quand tu le fais longtemps tu sens les répercussions sur ta respiration et ton rythme cardiaque. Cette vibration va résonner dans tout le corps et ça devient très agréable. Il y a presque quelque chose de médical.

Dans votre premier single “Fimbulvetr” on retrouve un panel d’émotions qui se dégagent du chant, à commencer par de la mélancolie. De quoi parle le morceau ?

Justine : On parle d’un hiver très rude qui a duré trois ans. On a retrouvé des traces de témoignages de personnes qui ont connu cet hiver il y a 1500 ans.

Pierrick : Pas seulement il y a 1500 ans. Il y a eu des petites vagues.

Justine : C’est l’annonce du Ragnarök avec des hivers très rudes et des changements climatiques intenses. Cela nous permet de faire un parallèle avec le monde dans lequel on vit actuellement. Cette espère d’urgence. Quand est-ce que l’on va arriver à la fin de ce cycle ? Quand est-ce que l’on va arrêter cette consommation de masse ?

Pierrick : Ce sont des petites morts. C’est la nature qui te dit que nous n’avons pas encore compris. On peut avoir de la nostalgie car il y a eu plein d’indices. On répète les mêmes erreurs.

Justine : On entre dans un sentiment de colère, d’urgence. C’est ce que l’on comprend dans le clip avec cet enfant qui se met en colère.

Pierrick : Lui comprend ce qui est écrit dans le message runique. Il sait ce qu’il va arriver. Il est désemparé, impuissant devant les évènements. On parle d’un aigle, qui est un géant et qui est un dévoreur de cadavre. En battant des ailes il va déclencher un vent glacial, ces trois hivers successifs. Une fois que c’est passé il reste cet aigle qui plane, comme une épée de Damoclès. On sort d’un confinement, on sent qu’il y a toujours quelque chose qui est là. C’est la fin d’une période, rien ne sera plus comme avant. Tout ce concept de Ragnarök, de montée des eaux, on les a développés dans l’album. La mer c’est quelque chose de beau, mais c’est aussi quelque chose de malade, de dangereux. Le paysage va changer, des parties sont déjà immergées. La surconsommation est aussi abordée à travers “Grotti”.

C’est l’histoire de deux esclaves qui se rebellent et tuent leur maître ?

Pierrick : Oui. Ces deux géantes qui sont au moulin en train de moudre sans arrêt. Elles se rebellent contre le maître parce qu’il les fait trop travailler. C’est pour cela que la mer est salée. La conséquence est terrible car si la mer n’était pas salée, le monde serait tout autre. L’image est très forte. Tout ça on l’avait pensé et composé avec Christophe Voisin-Boisvinet avant le confinement. Cela nous tombe dessus. On est en prison chez nous, on part enregistrer en Bretagne au bord de la mer et là on est en train de vivre cette vie d’album sans pouvoir l’exploiter sur scène. Tout ce qu’on a mis dans l’album est très sincère et s’imbrique bien dans le contexte actuel.

Justine : Même les timbres de l’album ont changé parce que justement on avait ce sentiment de nostalgie d’être restés chez nous. Cette sensation de petit espace.

La mer joue un rôle important dans votre album. Il y a énormément de bruits d’eau, que l’on retrouve dans les morceaux et qui servent à enrichir les ambiances. Vous les avez enregistrés en Bretagne ?

Pierrick : C’est Christophe, notre réalisateur, qui passe son temps à enregistrer tout.

Justine : Sur notre tournage de clip il était un peu triste de ne pas avoir emporté quelque chose pour enregistrer le bruit de la mer et du vent.

C’est aussi cela qui permet de créer ces ambiances un peu cinématographiques. Il y a aussi plein de voix en arrière-plan avec des projections émotionnelles différences. Vous enregistrez tout vous-mêmes ?

Justine : Oui, on enregistre énormément de piste pour faire passer des émotions différentes.

Pierrick : Il n’y a pas que nos timbres, il y a aussi quelques voix complémentaires. C’est très riche il y a des centaines de pistes.

C’est ce qui vient capter l’oreille de l’auditeur et qui transmet cet esprit chamanique. La spiritualité se retrouve aussi dans les percussions.

Justine : Les peaux chamaniques sont vraiment la base de ce genre de musiques.

Pierrick : Il y a plein de percussions et mêmes des instruments qui n’existent pas.

Justine : Il y a eu des tests sur des bois de cerfs, des chênes.

Pierrick : En studio on entend vraiment tous les détails. Si tu tapes à différents endroits sur un bois de cerf le son est différent. Si tu le retournes ou l’étouffes il n’y a pas le même son. On teste beaucoup de choses pour avoir ce que l’on cherche. La dimension chamanique tu l’as avec des sons organiques, animaliers. Tu n’obtiens pas la même magie si tu utilises des sons déjà tous faits, des choses en plastique.

Et sur scène ?

Pierrick : Il faudrait qu’on soit plus de vingt pour tout entendre sur scène.

Justine : On a enregistré le deuxième album de manière plus épurée, plus resserrée pour ne garder que les éléments importants.

Pierrick : On a sélectionné les choses dont on a besoin. Mais sur scène, pour pallier le manque de sons, on a Christophe qui gère le complément avec les machines.

Votre passage au Hellfest en 2019 a suscité beaucoup d’intérêt. Il y avait une foule massive sous la tente qui débordait de partout. Comment avez-vous vécu cela ? Est-ce qu’il y a eu le même engouement au Wacken ?

Pierrick : Oh oui. En Russie c’était incroyable aussi. On s’est même senti un peu en danger.

Justine : On a voulu aller dans le village des artisans et on s’est retrouvés encerclé par mille personnes. Tout le monde était très tactile. Ils se battaient pour prendre des photos avec moi. Je n’ai pas l’habitude, je viens vraiment de nulle part.

Pierrick : Le Hellfest c’était vraiment impressionnant. Je l’avais fait l’année d’avant avec Heilung, je faisais partie de leur warrior score. Je savais à quoi m’attendre, mais tu ne sais pas si les gens vont avoir envie d’écouter cela au Hellfest. Et finalement c’était la folie.

Est-ce que ça vous a mis un peu plus de pression dans la réalisation du nouvel album ?

Pierrick : Non, pas du tout.

Justine : Au contraire, cela nous booste.

Pierrick : On a un tempérament où c’est quand on est face à l’adversité que l’on donne le meilleur de nous-mêmes. C’est quand on est dans la galère qu’il se passe des choses assez cool. Plus quelque chose peut être perturbant et plus cela va nous aider.

Justine : Je pense que dans le travail de création on n’a aucune raison de se mettre de la pression. On reste focalisé sur ce que l’on fait.

Vous avez un univers visuel très beau, très sophistiqué, à l’image de votre dernier clip. Pouvez-vous parlez des artistes avec qui vous travaillez ?

Pierrick : On travaille avec Die Frau, qui fait nos photos, nos clips, nos pochettes.

Justine : Elle travaille avec des artistes très différents, mais elle arrive à cibler nos besoins.

Pierrick : Je pense qu’elle est contente de travailler avec nous car son univers premier c’est le moyen âge et tout ce qui a attrait à l’Histoire. Chaque fois que l’on fait quelque chose, Thor est toujours là. Il y a des conditions météorologiques difficiles, du matériel qui casse, mais pourtant on arrive avec un beau résultat.

Justine : Sur cet album je trouve que tout est plus sophistiqué, moins cliché. Cela nous ressemble beaucoup plus.

Pierrick : On a des idées qui demanderaient encore plus de moyens, on a des fantasmes que l’on n’a pas encore assouvis.

L’album a un nom en anglais, on imagine qu’il y a des ambitions internationales derrière cela ?

Pierrick : On a tout ce qu’il faut avec cet album pour le faire. On vend déjà plus d’albums à l’étranger qu’en France. Il y a ce COVID qui nous empêche de vivre mais on va survivre.

Pour conclure, question traditionnelle : nous sommes “RockUrLife”, alors qu’est-ce qui rock vos life ?

Justine : La passion. Je suis une artiste multidisciplinaire et dans tout ce que je fais c’est la passion qui me drive. J’ai besoin de ne jamais entrer dans des cases et de continuer à explorer plein de domaines.

Pierrick : Pour moi c’est le voyage, j’aime bien me mettre en mouvement. Dès que je suis sorti du confinement, j’ai passé très peu de temps chez moi, je suis parti vite en vadrouille. J’ai fait des trucs que j’avais toujours rêvé de faire comme de partir avec une bande de potes, tous musiciens sans but précis. Juste de faire un maximum de musique dans des lieux publics. De dormir à la belle étoile, de prendre un bateau, d’arriver sur une île.

Site web : skaldvikings.com

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Marion Dupont
Engagée dans la lutte contre le changement climatique le jour, passionnée de Rock et de Metal le soir !