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LARKIN POE (27/05/20)

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Promouvoir la sortie d’un album sans pouvoir le défendre sur scène, c’est malheureusement ainsi qu’on pourrait aussi définir l’année 2020. Larkin Poe met donc son nouvel album en avant, à distance, et c’est en compagnie de Rebecca et Megan Lovell, en direct de Nashville, qu’on évoque “Self Made Man” !

Bonjour Rebecca et Megan ! Comment allez-vous ?

Rebecca & Megan Lovell : Très bien merci !

Vous sortez un album en pleine pandémie. De quelle manière cela affecte-t-il la promotion de “Self Made Man” ?

Rebecca : Effectivement, à l’heure où on se parle, on aurait dû être en Europe. Pour les groupes tels que le notre, c’est une manière traditionnelle de promouvoir notre musique et de garder le lien avec nos fans. En tournée, on amène la musique avec nous et on leur dévoile. Mais avec la quarantaine et les restrictions, notre promotion a été vraiment bouleversée.

Il a fallu donc être créatif afin de trouver de nouvelles manières de partager notre musique avec le public et ça s’est manifesté par davantage de contenu sur les réseaux sociaux. On a diffusé des sessions en direct, des séances de questions/réponses; on cherchait à maintenir ce lien d’une toute autre manière. Ce n’est clairement pas évident au premier abord mais le challenge est intéressant.

Composer un album correspond à un moment, une période dans le temps. Après un an et demi de promotion autour de “Venom & Faith” (2018) et votre nomination aux Grammys, où en étiez-vous d’un point de vue créatif ?

Megan : Avant d’attaquer le processus pour composer “Self Made Man”, on sortait de dix-huit incroyables mois de tournée. On jouait comme jamais, chaque tournée affichait se jouait à guichets fermés et les fans connaissaient toutes les paroles de nos chansons. Tout ce vécu nous a poussé à créer autour de ces liens, cette connexion naissante. Un album comme si nous étions avec nos fans en somme, captant cette énergie live que nous avons vécue. “Self Made Man” possède assurément cet aspect live.


Quid du processus de composition ? Avez-vous une routine ? Ça part d’un riff, une mélodie, un thème ? Avez-vous pour habitude de faire des démos en amont ?

Rebecca : Depuis “Peach” (2017), nous avons gardé le même mécanisme, à la fois dans la stabilité et l’assurance d’un résultat satisfaisant. D’ailleurs, Megan et moi avons auto-produisons les albums depuis. Sachant que je programme beaucoup des percussions, et que je maîtrise de plus en plus la formalisation de démos réalistes, personnellement je trouve l’inspiration à partir d’un riff, d’une guitare ou d’un beat, peu importe ce que j’imagine dans ma tête. Les paroles viennent généralement après et complètent la musique. Une fois de plus, c’était une expérience très enrichissante de composer ce nouvel album. Que ce soit côté production ou du côté des prises, en faisant le maximum nous-mêmes sans pour autant compromettre le résultat final.

On s’est réellement tout permis. Nous avons exploré des territoires inconnus avec liberté, nous avons essayé de nouvelles choses tout en étant très vulnérable à celles-ci et avons tout ramené sur l’album, de manière très brute. Ça s’en ressent au travers de cet ensemble de nouvelles compositions. Je pense qu’avec Megan, nous sommes des personnes très optimistes, très famille et parfois à l’opposé de l’aspect comportemental du “rock n’roll”. J’ai tellement hâte que les fans puissent découvrir ces nouveaux titres et j’espère qu’elles consolideront les liens entre ceux qui achètent nos albums et ceux qui viennent nous voir sur scène.

Vous arrive-t-il de prendre du matériel d’enregistrement durant vos tournées ?

Rebecca : Un de mes objectifs est de composer davantage en étant sur les routes. Lorsqu’on part en tournée, on bosse dur, vraiment dur, il n’y a rien de glamour d’ailleurs. C’est huit personnes dans un van, à conduire six à dix heures par jour pour un concert de deux heures. On consacre notre énergie à ça et cela ne nous laisse pas vraiment le temps de composer. Néanmoins ce n’est pas comme ça que je conçois la chose. A vrai dire j’avais tellement hâte pour la tournée européenne car nous devions, pour la première fois, voyager en tourbus et je m’y voyais déjà avec tout mon matériel prêt à la moindre inspiration. Encore un peu de patience donc, mais j’ai hâte !

Comme dit, vous avez une nouvelle fois auto-produit votre album. Quel confort vous apporte cette manière de procéder ?

Megan : Jusqu’aujourd’hui, on a plutôt bien géré notre affaire et nos machines. Rebecca et moi sommes très intéressées par les différentes possibilités matérielles, avons acquis bon nombre de machines, puis notre relation est forte, la confiance règne. Donc lorsque nous sommes toutes les deux en studio, il y a comme une communication non-verbale entre nous. On sent les choses et on travaille très efficacement. L’autre constante de notre travail est notre ingénieur Roger Alan Nichols. Il est très solidaire et fait partie de notre petite équipe. Puis évidemment la nomination aux Grammys de “Venom & Faith” conforte notre manière de travailler, cela confirme qu’on va dans la bonne direction. Les décisions que nous avons prises se voient bonifiées. Les retours sont excellents et je suis très fière de ce que nous avons accompli. J’ai d’ailleurs hâte de continuer de la même manière à l’avenir.

“Self Made Man” est composé de onze titres. Tout d’abord une petite remarque concernant le titre. Il s’agit bien de “Self Made Man” et non “Self Made Woman”, y a-t-il une ruse ou un message caché ?

Rebecca & Megan : (rires)

Rebecca : A vrai dire, on est très “do it yourself”: entre l’autoproduction et notre propre label Tricki-Woo Records depuis 2017. On apprécie vraiment le fait de tout contrôler et d’avoir la main sur notre futur. Avec ce titre “Self Made Man”, ça n’a évidemment aucun rapport à nos chromosomes, qu’on soit un homme ou une femme, c’est davantage un clin d’œil à ce dicton. Malgré tout, il y a une petite part qui nous pousse à nous demander “pourquoi serait-ce un homme ? Pourquoi ne pourrait-on pas en tant que femme, être un “self made man” également. Il y a donc un peu des deux !

Vous avez déjà dévoilé les trois premiers titres de l’album. Pourquoi ceux-ci ? C’était une évidence pour vous ?

Rebecca : Oh ! On a toutes les deux vraiment réfléchi aux titres qu’on allait diffuser en premier, car il s’agit de présenter peu à peu le nouvel album. Cette réflexion est d’ailleurs parfois très complexe. Mais pour cet album, les choix furent évidents. Ces trois morceaux se tiennent parfaitement ensemble et créativement présentent notre nouveauté. “She’s A Self Made Man”, “Holy Ghost Fire” et “Keep Diggin'” définissent parfaitement les différences dynamiques de l’album. Ces trois morceaux sont nos préférés qui plus est et c’est une parfaite entrée en matière pour découvrir l’album !


Rebecca tu as déclaré que c’était le premier album dont les paroles sont élévatrices et motivantes. Peux-tu nous expliquer pourquoi ? Était-ce davantage basé sur tes émotions ?

Rebecca : Tu évolues au fil du temps en tant qu’autrice. Écrire n’est qu’un simple reflet de ta vision des choses dans le monde. Écrire des chansons quand tu as seize ou vingt-trois ans versus quand tu as vingt-neuf ans, c’est très différent. J’ai davantage confiance en moi et je me sens plus forte pour être plus positive et optimiste pour laisser exprimer mon ressenti. Parfois j’ai l’impression qu’il y a cette idée toute faite d’être super badass, parce qu’on fait du rock n’roll mais avec cette album, j’avais justement envie d’écarter cette idée-là.

Je voulais réunir les gens au travers de mes chansons, évoquer les belles choses qui font nos vies, que ce soit au travers d’une belle histoire ou la capacité humaine à surmonter la souffrance. Je trouve ça vraiment impressionnant, d’être galvanisé par la douleur ou la tragédie, de surmonter les épreuves et d’être ouvert pour partager cette expérience au lieu de repousser tes proches et de nier l’existence de ces sentiments. J’ai essayé d’intégrer cette idée-là dans certains de ces nouveaux textes.

Quid de “Danger Angel” et “Every Bird That Flies” ? Elles développent des dynamiques différentes, comparé au reste de l’album. De quoi parlent-elles ?

Rebecca : Pour “Danger Angel”, à vrai dire c’était une surprise de l’intégrer à l’album. C’était l’un des tous premiers morceaux que j’ai composé pour ce disque. J’y avais passé une quinzaine de minutes, tout est allé très vite avec le riff et l’idée d’un ange rock n’roll rebel et l’influence d’une divinité qui ne cherchait pas toujours le bien. J’ai trouvé l’association plutôt fun d’où “danger angel”. Lorsque j’ai montré le morceau à Megan, on a d’emblée senti le twist bluesgrass en raison de cette vibe et thématique. On a trouvé ça très cool et l’avons intégré à l’album.

Megan : Nous avons composé “Every Bird That Flies” avec Pat McLaughlin, dans sa ferme, pas si loin de Nashville. Il avait une déjà une idée R’n’B/soul mais Rebecca a immédiatement ressenti qu’il fallait changer sa dynamique. Pat la jouait plutôt de manière enjouée alors que Megan l’a adaptée de manière plus sombre. Une fois en studio, le morceau n’avait plus rien à voir. J’apprécie énormément les accords de ce morceau. C’était également une belle expérience en studio car j’ai pu enregistrer avec ma baritone lap steel et avoir deux lap steel en même temps. J’ai toujours voulu essayer ça en vue d’un album et c’est maintenant chose faite.

Quid de la section rythmique ? Car comme tu as dit précédemment Rebecca, tu programmes une partie des beats et des samples. Mais une fois sur scène, vous êtes quatre. Es-tu d’accord si nous disons qu’il existe une version studio et une version live de Larkin Poe ?

Rebecca : Tout à fait ! D’ailleurs nos morceaux vivent deux traitements bien distincts, que ce soit en studio ou sur scène. L’aspect studio reflète davantage la facette créative et le cœur du groupe et de sa musique. Mais effectivement, nous nous produisons sur scène et passons plus de temps sur les routes qu’à la maison. En vue du live, il y a évidemment une réinterprétation de nos morceaux et c’est d’ailleurs un gros challenge.

Je trouve d’ailleurs que cela ne dessert par les morceaux, au contraire ! C’est un bon exercice que de remodeler les morceaux pour un quatuor rock. Ceci dit, avec ce dernier album et parce qu’on a passé tant de temps en tournée juste avant, ces morceaux intègrent de base une sensibilité live dans leurs interprétations et donc une projection d’ores et déjà intégrée pour la scène. C’est pour toutes ces raisons que j’ai si hâte de les jouer sur scène !

Quid de la reprise de “God Move On The Water” de Blind Willie Johnson (1929). D’où vous est venu l’idée de reprendre ce morceau ? Sachant aussi que vous avez aussi inclus de nouvelles paroles, c’est plutôt inhabituel !

Rebecca : Aux débuts du blues, au début du vingtième siècle, lorsque celui-ci s’est développé, les artistes avaient pour habitude de reprendre des morceaux dits traditionnels tout en y apportant leurs touches personnelles. Peu à peu le blues s’est développé ainsi et je crois d’ailleurs que c’est une sorte de tradition qu’on se partage oralement seulement. Tout en gardant cet esprit et en écoutant Blind Willie Johnson’s avec “God Move On The Water”, on a instantanément été conquise et inspirée et j’ai trouvé que ce serait une belle opportunité de rester dans cette tradition et jouer et changer les paroles.

Ce morceau évoque originellement le drame du Titanic, dans notre version, j’aborde plus généralement les catastrophes naturelles. Le fait qu’une même musique puisse exprimer différentes choses, à un instant différent dans le temps pour deux personnes différentes, je trouve ça incroyable. Je suis très fière du résultat final et j’espère que l’esprit de Blind Willie Johnson apprécie également notre version du morceau.

Mis à part les sessions en direct et les reprises que vous faites, vous avez également tourné deux clips pour la promotion de l’album. Dites nous-en davantage quant à ces réalisations.

Megan : En effet, ça fait de nombreuses années qu’on poste des vidéos sur nos réseaux et sur YouTube. Que ce soit des morceaux à nous ou des reprises ou bien des morceaux qui rappellent notre enfance, on partage ce qui nous fait plaisir. A vrai dire c’est assez surprenant de voir qu’elles cumulent des millions de vues. C’est une manière plutôt cool de partager avec nos fans. On adore faire ça.

Rebecca : Étant de plus en plus à l’aise en face des caméras, ça nous a réellement aidé pour tourner les vidéos de “Holy Ghost Fire” et “Keep Diggin’” durant la quarantaine. C’était totalement nouveau pour nous de tourner nos propres clips et cela a évidemment nécessité créativité et innovation, sans parler du coup de main de mon mari qui a tourné une grande partie des plans pour “Holy Ghost Fire”. Il y avait une parking en bas de la rue, et nous y sommes allés tout simplement pour y faire quelques plans avant d’éditer ça ensemble à la maison.

C’était très fun à faire mais pour “Keep Diggin'” on voulait en faire davantage. On voulait abordé une autre facette de notre créativité alors on a commandé ce faux téléphone vintage sur Amazon, et on s’est laissé porté devant la caméra, à proposer quelque chose d’original et distrayant. On ne pensait jamais à faire nos propres clips mais une fois les choses faites, ça reste en phase avec l’idée qu’on prend le contrôle de toute notre créativité et de nos vies. C’était très excitant de les faire et de les partager aux fans.


Bien que la situation sanitaire et les restrictions ne sont pas les mêmes partout dans le monde, cette situation est complexe à vivre. Comment avez-vous “profité” de ce temps ? Musique encore et toujours ou avez-vous rattrapé des séries TV peut-être ?

Megan : En temps normal, on tue, malgré nous, nos plantes vu qu’on passe énormément de temps loin de chez nous. On a aujourd’hui l’occasion d’y passer plus de temps toutes les deux à jardiner. Je vais sans doute pouvoir manger les légumes de mon potager cette année !

Rebecca : (rires) Et lire également ! C’est l’opportunité pour rattraper tous ces bouquins qui s’accumulent. J’en profite aussi pour regarder un peu plus de la télévision. Je rattrape d’ailleurs la version américaine de “The Office”. De toute évidence, ça nous laisse aussi le temps de préparer le terrain pour le prochain album. La musique est si importante pour nous qu’il est difficile de s’en détourner. Jouer, écouter, déterminer les reprises qu’on va faire, juste profiter et prendre du plaisir avec.

Avant de conclure, il y a une question que nous sommes obligés de poser : comment est le nouvel album de Tyler Bryant & The Shakedown ? Un petit indice ?

Rebecca : (rires) Oh ! Il est incroyable ! Je pense sincèrement que c’est l’un des meilleurs albums qu’ils aient faits. Tyler est impatient de partager l’album. Je ne sais pas s’ils ont d’ores et déjà une date de sortie mais Tyler Bryant & The Shakedown va vraiment proposer quelque chose d’excitant. Je dois tirer mon coup de chapeau à Tyler et aux garçons; ils ont monté un home studio ici dans notre maison (ndlr : Tyler et Rebecca sont mari et femme) et c’était vraiment inspirant de les voir se démener dans ce processus créatif, durant cette période si incertaine, et de faire un album entier sans recul et avis extérieur. C’était vraiment quelque chose à vivre pour notre famille ici, tout le monde est si créatif. Les fans n’ont qu’à bien se tenir !

Dernière question : Nous sommes “RockUrLife”, donc qu’est-ce qui rock Rebecca et Megan de Larkin Poe ?

Rebecca : Pas évident, je cherche une bonne réponse à ta question !

Megan : Ce qui rock ma life, je pense, c’est ma guitare lapsteel Rickenbaker.

Rebecca : (rires)

Megan : Je l’adore tellement, c’est mon bébé !

Rebecca : J’allais dire que jouer de la guitare me rock carrément. On peut clairement dire que la Rickenbaker nous rock toutes les deux. En fait, on se sent tellement bien à jouer et faire de la musique ensemble avec ma sœur Megan. Elle est d’ailleurs la guitare principale du groupe, c’est tellement inhabituel de jouer la lapsteel et d’être malgré tout la guitare solo. C’est tellement étrange que j’adore ça ! Il n’y a rien de plus beau que de voir Megan jouer. Victoire pour la Rickenbarker !

Rebecca & Megan : (rires)

Site web : larkinpoe.com