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EMMA RUTH RUNDLE (07/08/26)

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À quelques semaines de la sortie de These Killing Times, Emma Ruth Rundle ouvre un nouveau chapitre placé sous le signe de la puissance, de la collaboration et d’une indépendance artistique totale. S’éloignant de l’introspection radicale d’Engine Of Hell, la musicienne américaine tourne cette fois son regard vers l’extérieur et affronte un monde fracturé, sans pour autant renoncer à la communauté, à la spiritualité et, peut-être plus que tout, à l’espoir. Nous l’avons rencontrée pour parler de ce nouvel album, de son propre label et des femmes qui l’entourent et l’inspirent.

Comment te sens-tu aujourd’hui, alors que la sortie de ton sixième album studio approche à grands pas ?

Emma Ruth Rundle : Je me sens bien. Je suis très occupée, évidemment, parce que je sors cet album moi-même, donc il y a énormément de travail en termes de logistique et de préparation des tournées. Mais je suis très heureuse, et reconnaissante d’être aussi occupée à travailler sur la musique. Je suis vraiment fière de cet album et de toutes les personnes qui ont joué dessus, donc je me sens très bien. Évidemment, je suis préoccupée par l’état du monde en général, mais en ce qui concerne le disque, je suis très satisfaite.

“Powerless”, le premier single de l’album, est paradoxalement très puissant et marque un retour vers des sonorités plus électriques. Comment as-tu abordé ce retour ?

Emma : Je pense que le contenu et les thèmes de cet album méritaient davantage de volume, et je savais que je voulais revenir avec un groupe au complet. J’ai déjà joué cette chanson seule sur scène, et je peux en proposer une version proche de la manière dont elle a été écrite à l’origine, plus mesurée, un peu plus retenue. Mais une fois en studio avec le groupe, il nous a semblé logique d’y aller franchement.

Cela signifie-t-il que tu écris d’abord ces morceaux de manière beaucoup plus dépouillée, à la guitare acoustique par exemple ?

Emma : Oui. C’est toujours comme ça que j’écris : simplement avec une guitare, un piano et ma voix. Ensuite, je réfléchis à la manière dont il est pertinent de développer le morceau.

Cet album semble très différent d’Engine Of Hell. Il paraît moins introspectif, dans le sens où il se confronte plus directement à l’état du monde et à ses aspects les plus sombres. Il donne aussi une impression plus collective, aussi bien dans son propos que par le nombre de musiciens qui y participent. Comment perçois-tu cette évolution ?

Emma : Je trouve que tout ce que tu viens de dire est très juste et élégamment formulé. (rires) Il y a de nombreuses raisons qui expliquent cette évolution, mais on pourrait simplement dire qu’après six années à tourner seule, la camaraderie d’un groupe me manquait. Et dans le monde tel qu’il est aujourd’hui, je n’ai pas envie d’être seule. J’ai envie d’être entourée d’amis, de faire ensemble quelque chose qui donne de l’espoir et qui nous donne de la force. Quand j’écrivais, il était impossible de détourner le regard de ce qui se passe autour de nous. Cela occupe pratiquement tout mon espace mental, donc cet album est une réaction assez naturelle à tout cela. Je pense qu’il aurait été étrange de faire un autre album totalement introspectif. Il y a bien sûr des moments introspectifs sur ce disque, et certains passages où je pose directement des questions à l’auditeur pour l’amener à réfléchir : qu’allons-nous faire ? Quel genre de monde voulons-nous construire ?

Et pourtant, on ressent toujours une forme d’espoir dans cet album, et même parfois une certaine paix. Cela paraît presque paradoxal au regard des sujets abordés.

Emma : Je crois que les êtres humains peuvent contenir une multitude de choses à la fois. L’espoir est important. Il y a cette très belle phrase dans une série que j’ai regardée : “L’espoir est le dernier œil à se fermer et le premier à s’ouvrir.” [Ndlr : la citation est tirée du Seigneur des Anneaux : Les Anneaux de Pouvoir.] Nous avons besoin d’espoir. Et à vrai dire, moi aussi, j’en ai besoin. C’était important pour moi de l’intégrer à cet album, notamment parce que nous allons voyager et jouer cette musique. Le précédent disque était profondément, terriblement déprimant, et dans le contexte actuel, je trouverais moi-même très difficile d’écouter quelque chose d’aussi lourd émotionnellement. J’ai besoin d’une forme de catharsis. J’ai envie de me sentir mise en mouvement, de sentir qu’il y a encore quelque chose que nous pouvons faire.


Il y a également un lien très fort avec la spiritualité dans les paroles, avec beaucoup de références et d’images religieuses. Elles étaient déjà présentes auparavant dans ton travail, mais elles semblent occuper ici une place encore plus importante. Comment utilises-tu ces images dans ton écriture ?

Emma : Le nationalisme chrétien est en plein essor et, dans le monde occidental, notre principale mythologie, l’arrière-plan de nos sociétés, reste le christianisme ou le catholicisme. Sous une forme ou une autre, tout cela fait partie des fondations de nos sociétés. Je ne suis pas chrétienne, mais c’est une mythologie à laquelle il est assez facile de faire appel d’une manière presque jungienne. Je pense que ces mythologies et ces récits que nous partageons en tant qu’êtres humains sont utiles pour créer un cadre à travers lequel comprendre l’expérience humaine.

Peut-on te demander si tu as, de ton côté, ta propre forme de spiritualité ?

Emma : J’ai effectivement une pratique spirituelle, mais elle relève beaucoup plus d’une forme de culte de la nature. Cela consiste notamment à méditer dehors avec mes corbeaux. J’ai ces oiseaux qui viennent tous les jours dans mon jardin.

A la découverte du titre “Catherine Wheel”, on a immédiatement pensé au groupe britannique. Mais en faisant quelques recherches, on a appris que la roue de Catherine était également un instrument de torture associé à sainte Catherine. Qu’est-ce qui t’a attirée dans cette image ?

Emma : La roue de Catherine est également appelée “roue de supplice“, et sainte Catherine est célèbre pour avoir été torturée sur cette roue. J’ai écrit cette chanson précisément après un événement politique important qui s’est produit ici [ndlr: aux Etats-Unis]. C’est une chanson antifasciste, qui parle notamment du discours que tient aujourd’hui la droite dans ce pays : des choses manifestement fascistes sont mises en œuvre tout en étant simultanément niées. Cela finit par nous donner l’impression de devenir fous, au point de ne plus savoir si ce que nous voyons est réellement en train de se produire. Pour moi, c’est cette sensation d’être attachée à une roue de Catherine : cette désorientation permanente, le fait d’assister à ce qui se passe tout en ayant l’impression de n’avoir aucun contrôle. C’est une forme de torture psychologique.

Tu parlais justement du fait de poser des questions à l’auditeur, et l’album s’achève lui-même sur une interrogation : “What will we live for beyond the valley of the shadow of the fear of all men?” (que l’on pourrait traduire par “Pour quoi vivrons-nous, au-delà de la vallée de l’ombre de la peur de tous les hommes ?“) As-tu ta propre réponse à cette question ?

Emma : Mais justement : qu’est-ce que cela signifie pour toi ? Je pose véritablement cette question à l’auditeur. C’est évidemment aussi une interrogation que je me pose à moi-même : quelle serait ma propre réponse ? Mais je pense que c’est quelque chose auquel nous devons réfléchir collectivement. Quand on pose des questions dans un texte ou dans une chanson, on transforme l’auditeur : il cesse d’être passif pour devenir un participant actif. J’aimerais que les gens qui écoutent cet album aient le sentiment de prendre part à une conversation, plutôt que d’être simplement les membres silencieux et passifs d’un public auquel quelque chose arrive. Tellement de choses nous arrivent. Alors discutons-en et réfléchissons-y ensemble.

© Kristin Cofer

Tu sors cet album sur ton propre label. Sans revenir trop longuement sur ce qui s’est passé avec Sargent House, qui a évidemment joué un rôle important dans ta carrière, cette expérience a-t-elle influencé ta décision ? Ou s’agissait-il avant tout de gagner davantage d’autonomie en tant qu’artiste ?

Emma : Il y avait un peu des deux, mais surtout la deuxième raison : je voulais davantage d’autonomie et pouvoir posséder mes propres moyens de production. J’ai des opinions assez complexes sur le sujet, mais lorsque mon contrat s’est terminé avec mon précédent label, j’ai tout de même approché beaucoup de labels pour cet album. Je n’avais pas encore de démos, mais j’étais en train d’écrire et j’ai contacté énormément de structures et beaucoup ont refusé. Il n’y avait tout simplement pas de foyer évident pour ce disque. Le climat actuel de l’industrie musicale est difficile. J’ai conscience d’être une artiste de taille relativement modeste. Je ne suis plus au début de ma carrière, à un moment où il serait encore possible d’exploser soudainement et de connaître un immense succès, mais je ne suis pas encore suffisamment âgée pour être considérée comme une “legacy artist” non plus. Je suis donc quelque part entre les deux, à mi-carrière. Et finalement, je pense que ce fonctionnement représente peut-être l’avenir. Je veux simplement pouvoir continuer à faire ce que je fais sans être limitée ou critiquée. Et à terme, j’aimerais aussi pouvoir sortir les disques d’autres artistes.

Avec la tournée qui arrive, peut-on s’attendre à un retour vers quelque chose de plus lourd et électrique sur scène ? Et qu’est-ce que cela te fait de retrouver un groupe complet après autant d’années à jouer seule ?

Emma : Ça va me faire du bien d’avoir de nouveau un groupe. J’ai fini par vraiment aimer jouer dans des festivals où une musique extrêmement agressive pouvait résonner sur une autre scène en même temps que mon concert. Cela crée une atmosphère vraiment surréaliste, et j’ai appris à apprécier ça. Il y a quinze ans, cela m’aurait sans doute semblé difficile ou frustrant, mais aujourd’hui, cela ne m’inquiète plus autant. Il y aura peut-être toujours quelques morceaux joués seule dans le set, et nous allons également reprendre certaines anciennes chansons que les gens n’ont pas entendues en formation complète depuis très longtemps.

Tu as partagé l’affiche avec énormément de groupes de metal alors que ta propre musique n’appartient pas vraiment à ce genre. En dehors de cet univers, avec quels artistes aimerais-tu partir en tournée un jour ?

Emma : J’adorerais faire la première partie d’Ethel Cain. Je pense que ce serait vraiment génial et que nos univers fonctionneraient très bien ensemble. Ce serait probablement mon premier choix. Et si Hole venait un jour à se reformer, j’adorerais jouer avec eux. Voilà les deux réponses qui me viennent immédiatement à l’esprit.

© Mason Rose

Ta carrière est souvent associée à une communauté grandissante d’artistes féminines évoluant quelque part entre dark folk et musique expérimentale, comme Marissa Nadler, A.A. Williams ou Nicole Dollanganger. Est-ce que tu as toi-même le sentiment d’appartenir à cette communauté ?

Emma : Absolument. Même si je tiens à préciser que Marissa Nadler a ouvert la voie pour moi. C’est une musicienne incroyable, une autrice-compositrice, chanteuse et guitariste exceptionnelle. Et elle chante également sur cet album. C’est une bonne question parce que oui, je me considère réellement comme faisant partie de cette communauté. Il est très important pour moi de soutenir les autres femmes dans la musique, et aussi de réfléchir à tout ce que nous faisons en coulisses.

Et ce sentiment de solidarité est peut-être particulièrement important aujourd’hui ?

Emma : C’est difficile pour tout le monde, mais c’est particulièrement difficile pour les femmes – en tout cas, cela l’a été pour moi. C’est donc très important à mes yeux d’être ouvertement chaleureuse et accueillante envers toutes les autres femmes qui essaient de faire ce métier. Quand nous sommes petites, puis lorsque nous devenons de jeunes femmes, on nous apprend qu’il faut être en compétition les unes avec les autres. Pour moi, c’est le capitalisme dans ce qu’il a de pire : un capitalisme patriarcal. C’est tellement plus agréable d’être amies, de s’entraider et de collaborer. Ça fait simplement davantage de bien. Alors oui, je me considère clairement comme faisant partie de cette communauté. Et j’adore A.A. Williams. Je la trouve vraiment géniale.

La musique n’est pas ton seul moyen d’expression artistique. Tu as déjà exposé des peintures et, l’an dernier, tu as publié ton premier recueil de poésie. Cette évolution vers la poésie venait-elle d’un besoin de t’éloigner momentanément de la musique, ou simplement d’une envie d’explorer un nouveau territoire artistique ?

Emma : C’était une évolution assez naturelle après Engine Of Hell. J’avais commencé à lire beaucoup de poésie parce que je voulais améliorer mes paroles, puis j’ai moi-même commencé à écrire des poèmes pendant les tournées. On passe énormément de temps à voyager et énormément de temps seul dans des chambres d’hôtel. Personnellement, je n’arrive pas vraiment à écrire de la musique lorsque je suis en tournée. Certaines personnes y parviennent, mais pas moi. Je suis très fatiguée dans ces moments-là, et à cette période, j’avais davantage envie de lire et d’écrire de la poésie. Puis il y a eu un album improvisé qui a accompagné tout cela. Pour moi, c’était simplement une évolution naturelle. La peinture, en revanche, est quelque chose que j’ai toujours pratiqué.

Le fait d’avoir écrit et publié de la poésie pendant ces dernières années a-t-il modifié ta manière d’aborder les paroles de ce nouvel album ?

Emma : J’aimerais penser que mes paroles se sont améliorées avec le temps, même si je continue de considérer certains textes d’Engine Of Hell, comme celui de “Blooms Of Oblivion”, comme probablement ce que j’ai fait de mieux. Quand on écrit de la poésie, il n’y a aucune musique pour orienter l’état émotionnel du lecteur. Tout repose sur la page. Avec la musique, lorsqu’on écrit des paroles, on peut se permettre d’être plus vague, plus surréaliste, parce que la musique dit déjà énormément de choses à elle seule. Je ne veux absolument pas dire que les paroles de ce nouvel album sont paresseuses, parce que j’ai énormément travaillé dessus. Mais pour mon recueil de poésie, j’ai passé environ deux ans à retravailler le texte et à essayer de choisir les formulations les plus justes. Pour cet album, j’essaie également d’être aussi précise que possible, mais je ne pense pas que ces paroles mériteraient d’être publiées séparément sous la forme d’un livre.


Serais-tu un jour tentée de créer une œuvre véritablement pluridisciplinaire, réunissant arts visuels, musique et poésie ?

Emma : J’adorerais. J’ai déjà réalisé plusieurs vidéos et j’ai également collaboré avec un ami sur quelques œuvres à mi-chemin du documentaire surréaliste, mêlant poésie, musique et éléments visuels. Si quelqu’un venait me voir en me disant : “Je veux te donner un gros budget pour réaliser un court métrage“, je laisserais immédiatement tout tomber pour le faire. Pour moi, le cinéma représente probablement la forme d’art ultime, justement parce qu’il permet de réunir toutes ces disciplines. Il y a trois vidéos autour de cet album, et ce sont mes propres vidéos : je les ai réalisées, j’ai peint les décors, fabriqué les accessoires et tout ce genre de choses. J’ai donc déjà pu explorer un peu cette direction.

Une tournée américaine est prévue prochainement. Le public européen peut-il également s’attendre à une tournée par la suite ?

Emma : Oui. Nous sommes en train de travailler dessus et elle sera annoncée prochainement. Elle aura lieu au printemps 2027. [ndlr: entre temps, une tournée a été annoncée avec quatre dates en France : Feyzin (Lyon) le 1er avril, Lille le 2 avril, Nantes le 3 avril, puis Paris le 13 avril)

L’album constitue évidemment ton principal projet du moment, mais as-tu déjà commencé à réfléchir à ce qui pourrait venir ensuite ?

Emma : Ce disque sera probablement mon principal projet pendant l’année qui vient. Le faire vivre sur scène va représenter une production assez importante. Mais je commence déjà à réfléchir à ce que j’aimerais faire ensuite. J’ai très envie d’aller davantage vers les paysages sonores et des choses plus improvisées. Nous enregistrons déjà certaines choses, mais nous verrons bien ce qui arrivera et ce que l’avenir nous réserve.

Notre site s’appelle RockUrLife, et nous terminons toujours nos interviews par la même question : qu’est-ce qui rock ta life ?

Emma : En ce moment, j’écoute énormément de trance. Je pense que le fait que ce soit très éloigné de la musique que je fais explique sans doute en partie pourquoi cela me plaît autant. J’essaie de danser tous les jours en écoutant de la trance. Il y a notamment ce morceau, “I Need To Feel Loved” de Reflekt. Je lance tout l’album de remixes, je danse dessus, et c’est devenu une sorte de rituel extatique pour moi. Et puis, c’est aussi tout simplement bon contre la dépression. (rires)

Site web : emmaruthrundle.com

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