Interviews

CHARLIE WINSTON (28/09/18)

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C’est au cœur d’un bar parisien à l’esprit vintage et chiné que l’équipe de RockUrLife a rencontré Charlie Winston, dynamisant l’échange autour de son nouvel album “Square 1” par sa personnalité solaire et généreuse.

Bonjour Charlie, ravie de te rencontrer. Premièrement, comment vas-tu ?

Charlie Winston : Je vais bien, merci. Je suis juste très fatigué, ce qui est assez agaçant, mais j’essaie de me réveiller avec encore plus de café. J’espère que tu vas bien aussi.

C’est le cas, merci. Penchons-nous en détail sur ce nouvel album, car il est riche en informations. Le titre, “Square 1”, signifie revenir à la case départ, mais renvoie aussi implicitement à l’idée d’erreurs, d’échecs et de leçons tirées. Quelle approche adoptes-tu vis à vis des erreurs dans la vie, aussi bien en tant qu’être humain qu’artiste ?

Charlie : C’est exactement ça. Tu peux juste faire l’interview à ma place. (rires) Je pense que ma relation aux erreurs a évolué. Premièrement, laisse-moi expliquer l’origine de “Square 1” : ça concerne en effet l’échec, mais également l’idée être présent. Revenir à la case départ en tant que créateur signifie la page blanche. Lorsque tu veux faire quelque chose, de n’importe quelle nature, il y a ce moment où tu dois te retrouver avec toi-même. La page blanche, c’est toi. C’est un miroir qui reflète tes propres réflexions de ce que tu veux dire, et comment tu veux le dire. Tu te demandes de quelle manière tu vas bien pouvoir remplir cette page blanche. En tant que musicien, je me demande comment je vais pouvoir briser le silence, qui est si sacré. Comme on dit, si tu veux faire une omelette, il faut casser un œuf. Ce moment entre l’acte de briser ce bel œuf rond créé par la nature et après l’avoir brisé pour en créer quelque chose de nouveau, c’est le propos de “Square 1”. La manière dont on sort de cet instant flottant, de méditation pour retourner à soi. L’échec, c’est accepter que tout a une fin. Tu peux avoir accompli beaucoup de choses dans la vie, mais à un moment, tu dois lâcher prise de tout ça et revenir à qui tu es. C’est une sorte d’échec. Tu tombes et tu réalises que tu dois te relever. On nous apprend à l’école et dans la société que l’échec est une mauvaise chose. C’est pourtant le contraire. Ca dépend de la manière dont tu le perçois. Les personnes rencontrant le plus de succès au monde sont bonnes dans ce qu’elles font parce qu’elles ont une bonne relation à l’échec. Si tu n’en fais pas qui tu es, tu rates l’opportunité de le refaire et de t’améliorer à chaque fois.

 

 

Cela nous rappelle la chanson “Here I Am”. A la première lecture, les paroles semblent refléter ta propre mauvaise expérience du système scolaire, mais il y a un message caché renvoyant à la perception que se fait la société de l’échec et du succès. Ces multi-interprétations, c’est quelque chose que l’on retrouve fréquemment dans cet album.

Charlie : Totalement. Cette chanson était à l’origine appelée “Fail Forward” d’ailleurs. Quand tu n’as rien, tu n’as rien à perdre. Pas de bagage à emporter, tu peux aller où tu veux. J’adopte cette approche dans la vie, mais aux concerts aussi. J’ai toujours eu une setlist, mais je l’ai abandonné. J’arrive sur scène, et je joue au gré de mes envies. Je ne porte pas le bagage de ma carrière. Ce qui devenait très frustrant en live, c’était que aussi bien mon équipe technique que mon audience savaient quels titres j’allais jouer. Je me sentais prisonnier de ce schéma. J’en ai toujours plus ou moins un, mais la différence est que maintenant, je veux que tout le monde ait peur. Personne ne sait ce qui vient ensuite, alors il faut rester à l’affut. Ce n’est pas tant pour l’audience en elle-même, mais plutôt pour mon équipe. Au départ, mes ingénieurs du son et lumière étaient quelque peu nerveux, mais désormais ils apprécient l’idée que chaque concert soit différent.

Ils doivent donc improviser ? C’est un défi de taille.

Charlie : Oui, complètement. C’est un gros défi, plus particulièrement pour l’ingé lumière qui doit faire son propre spectacle. On essaie de trouver des compromis pour que ça marche aussi bien pour lui que pour moi. On a réussi à trouver quelques concepts sympas. Ca revient à apprendre un nouveau langage. Et c’est le propos de “Square 1” : quel langage as-tu en toi ? Quand tu te parles, quand tu t’écoutes, comment t’écoutes-tu ? J’aurais pu grandir en prenant en compte toutes les critiques de mon professeur disant que je n’étais pas assez bon. Mais je me suis dit que si je l’écoutais, je finirais probablement par être quelqu’un qui douterait beaucoup trop de ses capacités. La manière dont on s’adresse à soi reflète la manière dont on s’adresse au monde.

Il y a en effet une morale très optimiste dans cet album. “Square 1” commence par “Spiral”, titre à l’atmosphère très cinématique et aux paroles habitées par le doute, le tourment, pour finir sur “Get Up Stronger”, plein d’espoir. Beaucoup d’émotions prennent place entre ces deux chansons, presque comme si une histoire animait le disque. Etait-ce ton intention de construire cette trame narrative ?

Charlie : Définitivement. Je voulais que “Square 1” soit un album aussi thématique que possible. Ca revient à réaliser un album photo. Peu de personnes en font encore, mais j’ai grandi avec. Quand tu le créés, tu penses à la manière dont tu vas raconter les photos, les souvenirs. Nous sommes des créatures caractérisées par nos histoires, c’est ce qui fait de nous les créatures les plus sophistiquées sur la planète. Ca ne concerne pas seulement nos capacités intellectuelles ou physiques, mais la manière dont on raconte notre existence. Plus il y a d’histoires racontées, plus tu commences à croire en ces fictions. Une histoire, en tant qu’auteur, peut être une chanson. Mais ensuite, je veux en faire un album, alors il faut y inclure un fil conducteur. C’est pourquoi dans “Spiral”, je dis : “I’m in hell, help me out” (“Je suis en enfer, aidez-moi”), parce que je suis au plus bas à ce moment. Et au fur et à mesure de l’album, tu te vois confronté à plusieurs types d’émotions, d’explorations sur le sujet, avant d’arriver à la dernière chanson qui explique que si tu tombes, tu ne te relèves que plus fort. C’est encore une manière de voir l’échec de manière positive. Dès que j’ai écrit “Spiral”, j’étais convaincu que ça serait le premier titre de l’album. Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis dit : “Voilà la chanson d’ouverture !”.

 

 

Peut-être parce que dès que l’on écoute cette chanson, des images nous viennent en tête; des personnages quelque peu fantasques d’un film de Tim Burton tombant dans un puits sans fin, par exemple.

Charlie : Intéressant. C’est la raison pour laquelle c’est la première chanson. L’idée est que tu peux virevolter vers le bas, ou bien vers le haut. Perdre le contrôle, ou être amené vers quelque chose de beau. On a le choix. Au lieu d’avoir le sentiment d’être pris dans une boucle, de refaire les mêmes erreurs, tu en tires des leçons. C’est pour ça que je parle d’échec, et pas d’erreur. Ca en devient un succès.

La vulnérabilité est très importante dans “Square 1”. Elle se reflète aussi dans la manière dont tu l’as composé, en jammant avec ton équipe.

Charlie : C’était en effet très important dans le processus créatif de l’album. Quand je suis rentré en studio pour la première fois, j’étais vraiment perdu les premiers jours. On avait répété quelques semaines auparavant, mon équipe connaissait alors des chansons. On les jouait une fois, et les enregistrait grossièrement. Puis, toute l’équipe se retournait vers moi, me regardait, et me demandait : “OK, qu’est-ce qu’on fait ?”, et je ne savais pas. Je ne voulais pas dire aux gens quoi faire cette fois-ci. J’ai fait ça pour le disque précédent, j’avais une vision précise. L’histoire derrière “Square 1”, c’est que fin 2016, j’ai perdu l’intérêt de jouer de la musique. J’ai plus ou moins abandonné. J’ai donc décidé que si je devais me remettre à la musique, il fallait que la musique revienne à moi naturellement, presque sans que je la remarque. Lorsque l’on a fait l’album, je ne voulais pas dire à la musique ce qu’elle devait être. Si elle revenait, il fallait qu’elle s’impose par elle-même. Et la seule manière, c’était d’être avec elle. En musique, ça revient à t’asseoir avec ton instrument, et jouer. Voilà pourquoi on a passé une semaine à jammer pendant des heures. Par la suite, on enregistrait tout, on écoutait, et on repérait les éléments qui nous plaisaient le plus. A la fin de la semaine, tout le monde savait ce que je voulais faire au travers de ce qui m’avait inspiré dans ces jams. Quand on a commencé à enregistrer définitivement le disque, je n’avais même plus besoin d’être dans la pièce, parce que j’avais partagé ma vision avec ces gens. Je cuisinais souvent pour tout le monde. Evidemment, j’étais quand même présent, mais pas tout le temps là, parce que ce n’était plus nécessaire. Ca a été très libérateur pour moi, parce que j’ai travaillé avec de bons musiciens, ingénieurs et producteurs. Ils ont tous poussé le projet dans la bonne direction. Au sujet de la vulnérabilité, la règle d’or de cet album était de ne pas trop le penser. Je voulais avoir un strict minimum sur chaque titre. Même si certaines sont riches en informations, la simplicité du rendu final était le plus important. Si certains éléments ne servent pas le propos de la chanson, on les enlève. On était très clair vis à vis de cette règle, mais pas pour autant sous pression.

 

 

Dans “Curio City” (2015), ton précédent album, tu as expérimenté au travers de sons plus électroniques et pop; tandis que “Square 1” se situe vers un retour à ton identité musicale originelle, à savoir des sonorités purement organiques. Qu’est-ce qui, en premier lieu, t’as attiré dans ce type de sonorités ?

Charlie : C’est sûrement parce que je suis quelqu’un qui aime les gens. Quand tu entends un son organique, tu l’associes immédiatement à l’être humain. De plus, et sans vouloir passer pour un serviteur de mon public, je ne peux pas faire tout ce que je veux. Enfin, je pourrais, mais j’imagine que ça serait un choc d’entendre quelque chose d’extrêmement différent de qui je suis. Je l’ai réalisé avec cet album : il y a encore tellement à explorer au sein du cadre de ce que j’aime, et qui me caractérise. Que ce soit au travers de mon jeu de guitare, mon jeu de piano, ou même des influences que j’ai accumulé toute ma vie. Je peux les utiliser dans mon travail de tant de manières différentes que j’ai encore beaucoup de marge d’exploration. Aussi, je veux garder cette connexion avec le public, cette conversation avec mes fans. Retourner à la case départ, c’est aussi réaliser que ma personne suffit. Ce que je fais est assez. Jouer une mélodie simple à la guitare ou au piano est quelque chose que beaucoup de personnes ne peuvent pas faire de la manière dont je le fais; elle m’est unique. C’est une vision qui devrait être plus mise en valeur dans le monde. De plus, maintenant que j’ai des enfants, je n’ai pas forcément l’énergie nécessaire pour penser autant qu’auparavant. (rires). Ca m’a donné beaucoup plus de liberté : quand je mets mon chapeau et mon costume, je suis Charlie Winston. Cette identité a son propre cadre, c’est mon métier. Quand je suis à la maison, je suis différent, je suis un papa, je ne suis plus au centre. C’est agréable d’avoir cette séparation. Quand je monte sur scène, j’apprécie l’expérience pour sa simplicité, car elle est saine. Cela m’a apporté de la paix intérieure. On le ressent d’ailleurs sur “Square 1” : malgré la mélancolie et autres émotions, c’est un disque paisible.

Tu sembles être plus honnête que jamais sur cet album.

Charlie : Oui, j’ai l’impression. Je voulais qu’il soit plus brut, plus à nu. Je n’ai rien à cacher sur cet album comparé aux précédents. Mais c’est ça la vie, non ? Ca prend du temps de comprendre certaines choses. Tu ne les réalises que lorsque tu prends du recul sur toi-même.

Certains titres comme “Airport” ou “Losing Touch” ont une connotation clairement sociale, voire même politique. Y’a-t-il d’autres chansons, peut-être plus implicites, que tu as composé avec la même intention ?

Charlie : “Get Up Stronger” aborde la question du harcèlement scolaire. Je la mettrais dans le même groupe que les chansons que tu as mentionné, parce que le harcèlement est quelque chose de très social; c’est un réel problème. En Angleterre, on en parle beaucoup, peut-être pas autant en France. Pour moi, ces titres ne sont pas politiques. Ils racontent des histoires d’êtres humains, leur souffrance, leur relation au monde. Avec “Get Up Stronger”, je me suis demandé : “Si mes enfants étaient très violemment harcelés, qu’est-ce que je leur dirais ?”. Etre harcelé est probablement l’une des expériences les plus solitaires qui pourraient t’arriver. Je connais quelques personnes qui en ont fait l’expérience. La chanson a été inspiré par un programme radio que j’ai entendu en Angleterre dans lequel quatre parents témoignaient des expériences de leurs enfants, qui avaient été si violemment harcelés qu’ils avaient fini en hôpitaux psychiatriques, ou s’étaient même suicidés. Ce qui ressort de la chanson, c’est l’empathie. “Losing Touch” est quelque peu différente car elle m’est beaucoup plus personnelle. J’ai eu mon propre Brexit pendant ces dix dernières années, depuis que j’ai connu le succès en France, et pas vraiment dans mon pays d’origine. Au fur et à mesure, je suis devenu de plus en plus français. Ma femme est française, mes enfants sont “franglais”.

 

 

C’est déjà le moment de notre dernière question, sur une note plus légère. 2018 touche bientôt à sa fin. Qu’est-ce qui a rocké ta life cette année ?

Charlie : Les gens et la nature.

Bonne conclusion, aussi organique que l’album. Merci pour ton temps et le détail de tes réponses.

Charlie : Merci de t’être intéressée à l’album comme il se devait !

 

 

Site web : charliewinston.com

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