Interviews

AURORA BOREALIS (02/03/16)

Musicien hyperactif et véritable touche-à-tout de la scène metal underground, Déhà prend part à une vingtaine de projets musicaux d’horizons sensiblement différents. De son projet post rock, Aurora Borealis, à ses projets plus extrêmes (Imber Luminis, Clouds, Yhdarl) tout en passant par ses projets extra-musicaux, cet entretien permet de faire le point sur les différents projets de ce musicien hors du commun, animé par une seule et même passion : celle d’une musique qui se veut forte et authentique. Rencontre.

Déhà, tu es belge, d’origine italienne et vis en Bulgarie. Est-ce que ces cultures – très différentes – ont (eu) un impact sur ta vie de musicien ?

D : C’est exactement ça ! Bien entendu que ces cultures ont joué (et jouent toujours) sur ma vie. D’une part, le folklore italien de ma jeunesse mais aussi sa scène variété (Celentano, Mina, Battisti, Morricone). D’autre part, la Belgique est toujours très proche de la France pour la musique globale, donc j’ai mangé énormément de variété aussi pendant la fin des 80’s et les 90’s, mais j’avais quand même un attrait déjà visible vers le rap ou le hip hop (IAM, Assassins, NTM, Dr Dre, 2Pac), ou l’électronique (la vieille Trance, genre Airwave, Rank 1, Ferry Corsten, qui maintenant ne font plus rien, ou font autre chose). Ceci dit, je suis un fan absolu de Jacques Brel, Queen et Pink Floyd simplement parce que j’ai toujours aimé, depuis tout petit. Quant à la Bulgarie, c’est surtout d’un point de vue travail que le changement s’est fait : comparé à la Belgique, j’ai trouvé ici travail, gens avec qui travailler, j’ai lancé mon studio. Mais la musique aussi, note. Les Bulgares sont très proches de leurs culture et héritage, et leur musique est sombre, mélancolique, ce qui me convient parfaitement ! J’en apprends tous les jours. Tout ce qui concerne le metal m’est venu naturellement en m’ouvrant l’esprit, et ça colle parfaitement avec ma personnalité. Et concernant le post rock, vers la même période aussi, en tant que fan de musiques de rock varié (Coldplay, Stereophonics, Oasis, Silverchair pour en citer quatre), l’adjonction d’ambient ne pouvait être que parfaite à mes oreilles !

Quels ont été les premières influences pour Aurora Borealis ? Qu’est-ce qui t’as donné envie de faire ce groupe, toi qui a toujours été fan de metal extrême ?

D : Principalement je dirai Sigur Rós et The American Dollar. Le premier pour sa puissance, son côté rock parfois léchant avec le metal par moments (“Glosolí” est le meilleur morceau au monde), et le dernier pour son sens des mélodies, ses claviers, ses ambiances. Mais c’est un tout, aussi. J’adore God Is An Astronaut, les tendances shoegaze (Slowdive), des groupes inclassables (Low Roar, Low), ou ceux qui mélangent les styles (Deafheaven, Der Weg Einer Freiheit pour le metal, mais aussi le sublime “America” de Dust Kid, pour de l’électro minimale ambient et “post rock” à mes yeux). Le fait de faire autre chose que de l’extrême permet, d’une part, de changer un peu d’environnement et de conditionnement, et c’est plaisant. Il est vrai que je travaille énormément dans l’extrême, mais je reste un mélomane ouvert et rester coincé dans un style n’est pas dans mon vocabulaire. Puis, le côté simple, mélancolique ou joyeux, c’est quelque chose que j’aime sortir autrement qu’en gueulant, tripper un peu, avoir ce “truc” qui fait que j’ai plutôt envie de chanter que de me vider la gorge. Pour presque paraphraser le chanteur de Bring Me The Horizon d’ailleurs. A un moment, tu veux chanter, tu veux te poser, laisser la haine et la catharsis de côté, faire autre chose, égoïstement.

Fait étonnant, la guitariste bulgare Alexandra Zerner a rejoint les rangs d’Aurora Borealis l’an dernier. Peux-tu nous en dire plus sur l’origine de ce qui n’était au début, qu’une simple “collaboration” ? Comment se-sont fait les choses ?

D : Alex, c’est ma prof de guitare depuis que je suis installé ici (bientôt trois ans). Dès que j’ai débarqué, j’ai voulu continuer ce que j’avais commencé en Belgique en musique (composer, toucher à tout, studio, etc.), j’ai voulu apprendre davantage. Donc par contacts, je l’ai rencontrée et je me suis pris une claque violente : c’est une guitar hero, mais une véritable, pas la femme qui te joue du Satriani devant une caméra boobs out pour attirer le metalleux de base. Elle vient de sortir son deuxième album de shred, et c’est absolument énorme. Rempli de feelings et pas simplement de techniques sur techniques pour amadouer le fan de prog. Mais bref, je divague un peu. Avec Alex, c’est des soirées chez moi avec deux guitares, un clavier, une basse et un DAW et c’est parti. On avait commencé à faire des improvisations pour vraiment s’amuser, où on se faisait des plans en 13/8 pour rester en tempo, et un jour où je commençais à bosser sur le prochain AB, je lui ai montré les débuts que je venais de finir. Elle est partie en improvisation violente (ce qui est devenu “Good Day To Go”) et après lui avoir demandé de participer sur un ou deux morceaux, je me suis rendu compte que le courant passait trop bien pour que ça s’arrête là. Nous sommes d’horizons tellement différents, mais la musique que nous faisons ensemble nous rassemble et nous ressemble. C’est beau ce que je dis.

Est-ce que son arrivée au sein du groupe a changé l’approche musicale du projet ?

D : Forcément ! Mon niveau à la guitare n’arrive pas sa cheville, donc elle a une approche différente dans laquelle toute complexité de l’instrument est un outil pour arriver à un résultat, paradoxalement, simple. Ses séquences de tapping, ou adjonctions de mandoline, choses que je n’aurais jamais faites par moi-même, des plans en 5/4. Chacun a des idées, on écoute, on improvise, on enregistre, on écoute à nouveau, on retouche. Chacun est un critique pour l’autre, donc forcément c’est une ambiance parfaite, et cela se ressent sur la musique. “The Path To Atlas” est beaucoup plus “progressif” tout en restant simple. C’était le but. Et nous avons touchés à tout, chacun. Bien qu’elle reste guitariste, elle a bien participé activement à tout ce qui touchait au piano, pendant que je m’occupais de la section rythmique, des guitares rythmiques et des plans classiques “post”. Mais au final, ce partage des tâches se fait naturellement. On ne cherche pas.

Toi qui a déjà joué avec plusieurs de tes groupes en live, envisages-tu d’emmener Aurora Borealis jusqu’à l’étape du live ?

D : Pour être vraiment honnête, j’adorerais. Le problème reste dans le fait de trouver les autres personnes et, surtout, de comment arriver à mettre sur scène huit guitares différentes sans l’utilisation de samples à outrance. Pour le moment, c’est de côté vu que nous sommes tous les deux occupés pour chacun de nos projets respectifs, mais nous avons déjà planifié les prochaines séances de composition. Et là, forcément, nous en rediscuterons ! Mais jouer du post rock me tente incroyablement. Après avoir vu quelques concerts dans le style, c’est vraiment trippant.

Tu es connu dans la sphère metal “underground” pour être un touche-à-tout, un vrai curieux avide de pratiquer tout et n’importe quoi, sans aucune frontière au niveau des genres. Quel est le style auquel tu n’as pas encore touché et que tu envisages ?

D : Le jazz manouche, mais simplement parce que je n’ai pas le niveau de guitare. Mais j’y arriverai. J’ai tellement de choses à apprendre. Mais j’ai touché à énormément de choses depuis le temps : rap, reggae, classique, électronique, musique bruitiste, ambient, rock, tout ce qui touche au metal (de l’extrême à l’underground au mainstream, bref, tout), certaines tendances jazz, funky, disco, soul, blues. Bien sûr, je n’ai pas sorti ni terminé des albums pour chaque style, mais je sais en faire. Cela m’arrive pour m’amuser de reprendre un morceau et de le changer de style, genre Jessie J – “Price Tag” en reggae, Craig Armstrong – “Wake Up In New York” en metal lent super dépressif, etc. C’est un exercice fascinant, dans le fond.

Avec ton groupe de post black / doom Clouds, vous avez pu jouer au festival culte Dark Bombastic Evening en Roumanie. Peux-tu revenir sur ce moment d’anthologie ?

D : C’était véritablement un moment “de vie” pour tout le monde dans le groupe. Lorsque je réécoute la vidéo du concert, je me déteste parce que je ne suis pas parfait. Et puis, je me rends compte de l’émotion plus que palpable de ce concert. Daniel (qui a créé le groupe pour palier à la mort d’une proche via la catharsis musicale) était certainement celui qui en souffrait le plus. Cette émotion, certainement primaire, est violente lorsque pendant un an, tu te bats pour arriver à ramener des gens bien éloignés et de jouer quelque part, pour la première fois, sans répétitions, et puis tu as cinq cent personnes devant toi, certains qui chantent les paroles et pleurent à chaudes larmes pendant que tu joues, la signification même de la musique, sa puissance. C’était beaucoup (trop) d’émotions je pense, et cela s’est ressenti. C’était une expérience unique, véritablement violente mentalement, et certainement un de mes moments phares en plus de trente ans d’existence. C’est cliché mais : c’est difficile de trouver les mots.

Tu t’es lancé dans la production et a mixé et produit des groupes de tout horizon. Au-delà de l’aspect financier évident qui est une motivation, quels sont tes critères pour travailler avec un artiste ?

D : Je pense que c’est surtout le côté “la musique doit rester accessible, y compris sa production”. Il est difficile pour un groupe qui commence de pouvoir cracher 5000€ juste pour l’enregistrement, le mix, le mastering, sans compter les frais pour les artworks et autres. Et même certains groupes qui existent depuis plus de dix ans n’ont pas cette masse d’argent, ou les labels ne peuvent pas tout payer non plus. J’ai travaillé seul et appris seul pendant plus de vingt ans et j’en suis à un état d’esprit où je sais que je peux vraiment apporter quelque chose aux gens et leur groupes, en allant plus loin qu’être un simple ingénieur de studio. Trop de studios travaillent sur une production “de leur studio” et se foutent un peu du reste (paradoxalement, cela fonctionne vu que pas mal de gens vont se dire “ah, il a enregistré à tel studio, le mec est connu, alors ça doit être bon et le label aussi !”). De mon côté, si le groupe me dit qu’il veut un son de raw black metal dégueulasse, j’y vais. S’ils veulent un son à l’”Innuendo” de Queen, j’y vais. S’ils veulent un son super moderne super compressé, j’y vais. Je travaille pour eux, pas l’inverse. De là, je prends presque n’importe quel groupe, tant qu’ils savent jouer de leur instrument, qu’ils savent rester en tempo, et qu’ils ne soient pas des rock stars à deux balles qui arrivent bourrés ou autre. Mon but n’est pas simplement de produire, mais aussi de rentrer dans la musique du groupe, comprendre ce qu’ils veulent, leur ambiance, et de la sublimer. Forcément, c’est encore plus intense lorsque je travaille avec des rappeurs parce que là aussi, je bosse avec eux et leur texte pour pouvoir amplifier le message à travers la musique et sa structure. C’est génial, en fait. Ça prend du temps, mais c’est génial.

Tu as aussi créé un podcast vidéo “Cigareviews” qui te met en scène en train de fumer et de faire une review orale d’un album. Comment t’es venu cette idée de génie ?

D : Franchement, par deux chaînes YouTube : The Needle Drop (reviewer americain vachement connu et vachement bon) et Antoine Daniel (bon Français qui fait des vidéos humoristiques). Je voulais faire un mélange d’humour absurde et de chronique d’album, tout en restant simple, subjectif au possible forcément, mais “vrai”, sans écrire de texte ou autre, juste mon véritable avis sans chichis. L’idée de la cigarette est simple : je fume, et bien que je sache que cela ne soit pas bon pour la santé, je préfère en rire et assumer mon addiction. Bien que j’essaie d’arrêter, quand même, mais bon. Franchement, “Cigareviews”, ça me manque terriblement, parce que je n’ai pas, ou plus, le temps de m’en occuper, de faire des vidéos, d’éditer, etc. C’est ça le problème : le manque de temps. Sinon, j’avais des projets outre “Cigareviews”, comme des épisodes pseudo ludiques dans lesquels j’exprime comment je compose, et compose en direct quelque chose, ou bien des épisodes critiques sur tout ce qui peut concerner la musique, etc. Mais le manque de temps fait que j’en n’ai plus fait depuis un an ou deux, je ne sais plus.

Avec qui rêverais-tu de collaborer dans le futur ? (l’impossible est autorisé !)

D :
– Devin Townsend pour faire l’album de metal extreme le plus fou au monde, entre Carnival In Coal + Igorrr en gros. Ah, j’aimerais bien.
– Slowdive pour faire du funeral slowgaze (pardon !)
– Kanye West pour lui apprendre ce qu’est le rap et l’humilité
– Et Beethoven. Bon dieu, lui.
– Mais bien d’autres aussi : Nina Hagen, Stéphane Paut (Alcest), Laurent Lunoir et Laure Le Prunnenec (Igorrr / Oxxo Xoox), Ludivico Enaudi, Diamanda Galas, David Gilmour.

 Si Aurora Borealis s’accouple avec Imber Luminis, qu’est-ce que cela donnerait ?

D : Aurora Luminis ou Imber Borealis, voyons. J’y ai déjà pensé des milliers de fois, ceci dit. Les deux groupes ont une base commune : une émotion, tristesse ou mélancolie mélangée à un peu d’euphorie “mal placée” si je puis dire. Au final, je pense que ça serait aussi simple que ceci : du post rock, certainement joyeux, avec des cris déchirés, et des influences un poil plus metal. Ceci dit, cela fait neuf années que j’ai en tête de mettre des voix sur le morceau phare d’AB “Goodbye”. Un jour peut-être. Et tu me rappelles un vieux fantasme que j’ai aussi, depuis quelques années : reprendre des morceaux de mes projets, et les remixer dans le style d’un autre projet. Il y a juste un problème : d’un point de vue masturbation mentale, il n’y a que ça de vrai, et que ça que les ‘gens’ verront, et non pas l’exercice musical. Donc j’avais bien abandonné l’idée. Puis c’était secondaire. Mais ça me tente toujours.

Que penses-tu de la scène musicale – metal ou non metal – en France ?

D : Remplie de groupes absolument grandioses, dans tous les styles au final. Le problème, c’est comme dit au début de l’interview : le mainstream avale tout, et il n’y a pas, ou peu de place (et d’argent) pour ce qui n’est pas connu. Le talent ne s’invente pas, mais il se gave dans la gorge des gens qui écoutent ce mainstream. Je ne dis pas tout, j’arrive toujours à apprécier certains artistes connus qui ne changent presque pas (Renaud, Obispo, etc.), mais cela s’arrête là. Les véritables groupes, talentueux et qui en demandent, sont souvent ceux qui jouent toujours dans le bar du coin devant trente personnes. Heureusement qu’il y a certains labels qui ont compris et qui aident les groupes, autrement qu’en sortant leur album. Je pense qu’en France, comme partout ailleurs, il y a énormément de choses à voir ou écouter. Il faut juste plonger un peu.

Pour finir, notre webzine s’appelle “RockUrLife”. Donc qu’est-ce qui rock ta life ?

D : Si je n’avais pas la musique, je pense que je n’existerai plus. C’est ça, franchement. La musique. Mes proches, la soif de connaissance, la philosophie et en même temps ce sentiment de rejet constant, cette dépression constante qui fait ce que je suis. Assumer ce qu’on est, c’est aussi un but en soi.

Site web : facebook.com/auroraborealispostrock