
Vingt ans après ses débuts, Alter Bridge continue d’avancer sans jamais trahir ce qu’il est. À l’occasion de la sortie de leur huitième album éponyme, Myles Kennedy et Mark Tremonti se livrent sans filtre sur ce qui fait encore tenir le groupe : l’humour qu’on ne soupçonne pas toujours, l’exigence dans l’écriture, le poids de l’héritage, et cette capacité intacte à se remettre en question.
Entre souvenirs de Hellfest, réflexions sur la longévité, débats sur des riffs de neuf minutes et private jokes autour de cookies, la conversation navigue librement – à l’image d’un groupe qui avance sans calcul, mais avec une vision très claire.
On commence par le teaser de “Silent Divide”, celui avec la scène du sous-sol. C’était franchement drôle, une belle auto-parodie. Qui a eu cette idée ?
Myles Kennedy (chant/guitare) : Tim et moi en discutions un soir, et on s’est dit qu’on pourrait faire quelque chose de différent, un peu en dehors de ce qu’on fait d’habitude avec le groupe.
J’ai l’impression que les gens ne savent pas qu’on a de l’humour et qu’on ne se prend pas vraiment au sérieux. Parce que, depuis vingt ans, la façon dont on se présente est assez sérieuse, alors qu’en réalité, on est juste une bande de types un peu farfelus.
Je me suis dit que ce serait marrant, puisque Creed se reformait et que moi j’étais occupé avec mon projet solo, de faire croire que je vivais dans le sous-sol de la maison de ma mère, comme un loser total.
Et le plus cool, c’est que ma mère a accepté de jouer son propre rôle ! Je lui ai demandé : “Maman, tu voudrais bien jouer ton propre rôle dans la vidéo ?” et elle a dit oui.
Elle a été la star du tournage. Elle a fait ça en moins d’une heure, parfaitement. C’était très drôle à faire.
Et si on revient à vos vraies années d’adolescence, à vos débuts, quand vous rêviez de musique, de grandes scènes… quelle émotion vous a poussés à commencer, et quel conseil donneriez-vous à votre “vous” plus jeune ?
Myles : Je crois qu’on a tous fantasmé sur l’idée d’être sur scène. Moi, c’était surtout l’envie de partager mon imaginaire musical. Depuis mes 12 ou 13 ans, j’avais un enregistreur quatre pistes, je composais mes premières chansons… et je rêvais que des gens les écoutent un jour.
Si je devais me parler à moi-même aujourd’hui, je me dirais : “Profite du voyage.” Parce qu’on passe souvent la moitié de sa carrière à stresser au lieu de savourer.
Mark Tremonti (guitare/chant) : C’est vrai. (hoche la tête) Profite, parce que tout peut s’arrêter demain. Même si, bon, normalement ça ne s’arrête pas demain. (rires)
Vos chansons aident souvent les gens à traverser des moments difficiles. Est-ce qu’un témoignage vous a particulièrement marqué ?
Myles : Oh, il y en a tellement. Des gens qui nous racontent ce que nos chansons signifient pour eux… c’est bouleversant, dans le bon sens.
On aborde souvent des thèmes comme la perte, le deuil – on a tous vécu ça avec des proches – et les gens trouvent du réconfort dans ces chansons. Elles deviennent une part de leur processus de deuil ou de célébration d’un être aimé.
Certains se font tatouer les paroles. D’autres jouent nos morceaux à des funérailles. Parfois, des fans appellent même leurs enfants comme nous !
Oui, il y a plusieurs petits Myles maintenant. C’est fou. (rires)
Récemment, à Stockholm, pendant un Q&A, un homme nous a raconté que quelques-unes de nos chansons l’avaient aidé à traverser un traitement contre le cancer.
Et c’est fou parce que, personnellement, j’oublie souvent ça. Quand on ne tourne pas, j’ai tendance à penser que les gens nous ont oubliés. Et quand on entend ces histoires, ça nous rappelle que non – les gens continuent d’écouter, de se sentir concernés. Et ça fait du bien d’être rappelé à ça.
Pourquoi avoir choisi d’appeler ce nouvel album simplement Alter Bridge ?
Mark : Au début, on n’a pas trop intellectualisé. On cherchait un titre, on regardait les chansons, “What Lies Within” aurait pu marcher, ou “Slave To Master”… Et puis quelqu’un a dit : “On n’a jamais fait d’album éponyme. Pourquoi pas maintenant ?“
Metallica l’a fait à son sixième album. C’est bien, à un moment, d’avoir ce point de repère dans une discographie.
Et puis ça fait comme un “reset” : le prochain sera “celui après l’album éponyme“. (sourire)

Sur ce disque, on sent une vraie dualité : des moments très heavy – “Tested And Able” – et d’autres plus mélodiques, souvent portés par ta voix, Myles. Est-ce que vous vous voyez aller encore plus loin dans le heavy, peut-être avec une voix saturée ? Ou ce n’est pas l’ADN d’Alter Bridge ?
Myles : Honnêtement, ma voix ne sait pas faire ça. (rires)
Si je me mettais à hurler, je ruinerais ma voix pour mes autres projets. Et puis, à mon âge, je suis juste reconnaissant de pouvoir encore chanter correctement ! (rires)
Mais Mark pourrait peut-être s’y essayer ?
Mark : J’ai essayé, hein ! (rires)
Je suis allé sur YouTube, j’ai regardé des tutos pour apprendre à “growler“… et j’avais juste l’air d’un idiot.
Mais bon, je crois qu’on est déjà aussi heavy qu’on peut l’être pour un groupe comme le nôtre. Si on commençait à faire du speed metal, le train déraillerait vite. C’est ça qui est bien avec nos projets parallèles : chacun peut aller explorer un genre différent sans dénaturer Alter Bridge.
Justement, vos projets respectifs – Myles avec Slash, Mark avec ton projet solo – influencent-ils l’écriture d’Alter Bridge ? Ou vous compartimentez tout ?
Myles : Pour moi, c’est complémentaire. Mes albums solos et mon travail avec Slash me permettent d’explorer mon côté blues, les racines américaines que les Anglais ont ensuite sublimées.
Alors qu’Alter Bridge, c’est mon versant heavy : guitares désaccordées, harmonies mineures, accords add9… c’est un autre langage. C’est parfait : tu t’exprimes différemment selon le projet, et à chaque fois que tu reviens, c’est rafraîchissant.
Mark : Exactement. Quand j’ai fait le groupe Tremonti, où j’étais frontman, ça m’a donné confiance en moi pour chanter un peu plus avec Alter Bridge.
Et puis ça m’a rappelé à quel point parler entre les chansons est la chose la plus difficile au monde ! (rires)
Quand je suis avec Alter Bridge, je peux me planquer dans l’ombre et laisser Myles s’en charger. (rires)
Quelle chanson a été la plus difficile à faire sonner juste ?
Mark : “Slave To Master”, sans hésiter. C’est un monstre. Neuf minutes, des changements de rythme, de groove, de tempo… Il fallait tout faire respirer sans perdre le fil. On a transpiré, mais on y est arrivé.
Myles : Oui, c’était un vrai challenge. Et surtout, on voulait qu’elle reste musicale, pas juste technique.
Et des idées un peu folles pendant la création ? Des moments où quelqu’un a proposé un truc et les autres ont dit : “Vraiment ?”
Mark : Myles pousse toujours pour qu’on mette un couplet rap. (rires) Mais non, c’est mort !
Sinon, il y a eu “Playing Aces”. On pensait que la chanson était terminée, et quelqu’un a dit : “Et si on rajoutait encore un refrain ?“
Au début, j’étais genre : “Non, pas besoin.” Et au final, c’est devenu ma partie préférée.
C’est ça, la magie de la collaboration : il faut servir la chanson, pas son ego.
Et en parlant de collaboration, vous êtes l’un des rares groupes de votre génération à n’avoir jamais changé de line up. Quel est votre secret ?
Myles : On est comme des frères, maintenant. On est ensemble depuis si longtemps… on se soutient à 100 %, sur scène et en dehors. On veut se tirer vers le haut. On soutient les projets des uns et des autres, mais aussi nos vies personnelles.
Donc non, il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais de conflit personnel entre nous.
Ce n’est juste pas dans notre nature.
Mark : Sauf quand il me vole mes cookies.
Myles : Tu n’en manges même pas !
Mark : C’est vrai. (rires)
Après toutes ces années, qu’est-ce qui continue de vous surprendre chez l’autre ?
Mark : La bravoure de Myles. Monter sur scène avec Led Zeppelin, Slash ou Guns N’ Roses, c’est pas rien. Les gens te comparent forcément, ça demande du courage.
Myles : Et avec Mark, c’est pareil.
Il s’est dit un jour : “J’adore Frank Sinatra, je vais reprendre ses chansons avec certains de ses anciens musiciens.” Il faut du cran pour ça.
Mais ce qui force encore plus le respect, c’est qu’il ne l’a pas fait pour lui. Il aurait pu se dire : “Je vais faire un album Sinatra, ça va cartonner et je vais gagner de l’argent.” Mais non : il a décidé de reverser les bénéfices à une œuvre caritative, parce que Frank Sinatra lui-même était très généreux. Mark voulait perpétuer cet esprit.
Et puis il bosse comme un fou. Il ne s’arrête jamais. Toujours un nouveau projet : “Je vais écrire un livre…“, ou “Tiens, je vais grimper l’Everest avec une guitare sur le dos et faire un solo au sommet.” (rires)
Bon, il ne l’a pas encore fait, mais je le vois bien venir.
Mark : Non, pas ça ! (rires) Un ami l’a fait, et il a souffert.
Vous avez enregistré, entre autres, au mythique Studio 5150. Comment ce lieu a-t-il influencé le son ou l’atmosphère de l’album ?
Myles : Van Halen, c’est la raison pour laquelle j’ai commencé à jouer.
Mark : C’est drôle, parce que pour moi, c’était tout l’inverse : ça m’a plutôt donné envie de jouer du punk, parce que je me disais : “Jamais je ne pourrai faire ça.” (rires)
Mon frère Mike, lui, écoutait Van Halen, et il me lançait des défis : “Je parie que tu ne peux pas jouer le solo de “Ice Cream Man”.” Et moi : “Ah non, c’est impossible.” Et d’ailleurs, je n’ai jamais essayé sérieusement.
Mais Wolfgang (Van Halen) joue ça à la perfection. C’est fou : dans ses mains, le son est identique à celui de son père. C’est presque irréel.
Moi, j’avais essayé d’apprendre “Eruption” quand j’étais gamin. J’ai pigé quelques passages, mais pas tout. Et franchement, je suis encore loin du compte. (rires) Mais oui, c’était le gars, celui qui m’a inspiré.
Et ton guitariste préféré, toutes époques confondues ?
Mark : Stevie Ray Vaughan, sans hésiter. Mais si je devais faire mon “Mont Rushmore” des guitaristes, j’y mettrais aussi Jeff Beck. Je ne joue pas du tout comme eux, mais ils m’inspirent énormément. Et parmi les plus récents, j’aime beaucoup Sean Tubbs – une belle découverte.
Myles : Et pour moi, il y en a beaucoup. Jimmy Page a été un grand modèle. Et David Gilmour aussi. On l’entend dans ma manière de jouer : j’ai passé des heures à apprendre ses solos quand j’étais jeune, pour comprendre sa logique, sa sensibilité.
Avec huit albums derrière vous, ça doit devenir compliqué de faire une setlist, non ?
Mark : Oh oui. (rires) Surtout quand certaines chansons durent neuf minutes ! Trois morceaux pour le prix d’un. Nos fans sont exigeants, ils veulent tout entendre. Peut-être qu’on fera deux titres de chaque album, plus quatre du nouveau. 18 chansons, et on tourne. (sourire)
Votre meilleur souvenir de concert en France ?
Myles : D’abord le Hellfest – plusieurs éditions. Mais surtout, le concert à l’Olympia, il y a… quoi, six ans ? C’était incroyable. Et ce soir-là, un ami avait apporté la guitare de Jeff Buckley – la guitare, celle avec laquelle il avait joué à l’Olympia.
Et comme son concert à l’Olympia est l’un de mes lives préférés de tous les temps, j’ai joué “Hallelujah” avec cette guitare, dans cette salle. C’était un moment très fort. Je ne sais pas si c’était du courage ou de la folie, mais j’en garde un souvenir inoubliable. Jeff Buckley a été une énorme influence pour moi, c’est grâce à lui que j’ai pris cette voie de chanteur.
Mark : Moi, j’ai aussi deux souvenirs. Le premier, c’est Hellfest avec Alter Bridge : on jouait juste avant Slayer, et Soundgarden fermait le festival. J’étais terrifié. Je me disais : “Mais qu’est-ce qu’on fout là, à Hellfest, au milieu de tous ces groupes de metal extrême ?” Et au final, le public a été incroyable. Je m’attendais à des jets de bouteilles, et au contraire, l’accueil a été fantastique. Depuis ce jour, j’adore ce festival.
L’autre souvenir, c’est quand mon groupe solo a joué là-bas aussi, juste après Iron Maiden, vers deux heures du matin. On était sous la tente. Le groupe avant nous, Sun O))), a terminé son set sur un seul accord tenu pendant vingt minutes. On installait notre matériel pendant qu’ils tenaient toujours la même note. (rires)
Je n’oublierai jamais ce moment.
Et enfin… parce que nous sommes RockUrLife : qu’est-ce qui rock votre vie en ce moment ?
Myles : Bonne question ! (sourire) J’ai découvert un groupe britannique, Unpeople. Très cool.
Mark : J’ai vu Sleep Token en concert récemment – incroyable. Je les ai découverts à leur deuxième album, et maintenant tout le monde les adore. Je ne veux pas avoir l’air de monter dans le train en marche, mais ils le méritent. (rires)

Site web : alterbridge.com





