Interviews

AIDAN KNIGHT (27/01/16)

English version

Moins d’une semaine après la sortie de “Each Other”, le troisième album studio d’Aidan Knight, et à quelques semaines du début de sa tournée européenne, nous avons eu le plaisir de faire la rencontre du Canadien dans un bar de Shoreditch, à Londres.

Tu as sorti ton troisième album “Each Other” le 22 janvier dernier, comment est-il reçu pour le moment ?

Aidan Knight : Pour le moment, vraiment, vraiment bien. Je ne veux pas dire que tout le monde pense que c’est génial mais venant du Canada, qui est un pays si grand avec si peu d’habitants en comparaison, on n’a pas autant de succès qu’ici. On est encore nouveaux en France, on n’a pas fait beaucoup de concerts. On a seulement joué à Paris, à Rennes et dans le sud. Toutes les critiques françaises, britanniques, allemandes et de toute l’Europe sont pour l’instant très positives. C’est fou, c’est tellement génial, j’adore ça.

Cela doit être très spécial cette fois puisque tu viens juste de signer un contrat avec Full Time Hobby. Ton album va être distribué en Europe contrairement aux précédents.

A : A bien des égards, c’est presque comme si c’était le premier album. Parce que personne n’a vraiment encore entendu parler de nous, donc je pense que c’est une bonne introduction.

Tu viens juste de déménager à Berlin, est-ce que tu penses que ça va, d’une certaine manière, influencer ton écriture ?

A : Je l’espère. J’espère que Berlin va déteindre sur moi. Ce n’est pas pour lécher les bottes de Paris mais j’adore être à Paris et, c’est dur de mettre des mots dessus, mais Paris est une telle capitale de culture, de nourriture et de liberté d’expression. C’est tout pour moi. (rires) Je pense que Berlin, et Paris en particulier, sont deux des endroits les plus excitants en ce moment. Je vais bientôt faire des concerts avec Half Moon Run, je vais jouer à Lyon et dans tout un tas de villes, je suis très impatient. C’est fou ! Quand j’avais seize ans et que j’écrivais des chansons pour la première fois, je n’aurais jamais pensé que j’aurais un jour la chance d’aller faire un concert dans une si grande salle comme à Paris. C’est comme un rêve devenu réalité.

Pour nos lecteurs qui ne te connaissent pas, que peux-tu nous dire sur toi ? Pourquoi fais-tu de la musique ?

A : Je trouve ça très intéressant de voir comment les différents pays et les différentes cultures éduquent les enfants dans le domaine de la musique. Avant de répondre à la question, je vais juste te demander, quand tu étais à l’école primaire, est-ce que tu as reçu une éducation musicale ou est-ce que tu avais seulement l’opportunité d’en faire à l’extérieur ?

A l’extérieur seulement, oui.

A : A l’extérieur, donc c’est très similaire à l’Allemagne. Mais au Canada, quand tu as neuf ou dix ans, tu peux apprendre la musique à l’école. Donc j’ai joué du violon, de la trompette. Et un peu plus tard, quand j’avais seize ans, j’ai commencé à jouer de la guitare. Et j’ai réalisé que je pouvais jouer et chanter en même temps. J’ai trouvé le moyen de m’enregistrer afin de pouvoir jouer et chanter et enregistrer par-dessus ça en ajoutant d’autres instruments. C’était vraiment époustouflant pour moi, ce son d’orchestre. Puis j’ai réalisé que je voulais en savoir plus sur les autres instruments et donc pendant les années qui ont suivi, quand j’avais entre 16 et 21/22 ans, j’ai surtout joué des instruments dans des groupes. Je jouais de la basse, de la batterie. J’ai joué dans un groupe (ndlr : Maurice) avec lequel je suis allé à Los Angeles où on a enregistré avec un grand label. Et ça m’a donné un coup parce que tellement d’argent a été mis pour faire cet enregistrement ! Je viens d’une famille où on n’avait pas beaucoup d’argent. J’ai grandi à Chinatown. Quand j’ai été en âge d’aller à des concerts, je suis allé à pas mal de concerts de punk où les gamins voulaient juste faire de la musique. L’album n’est jamais sorti. Plus de 100 000€ ont été dépensés sur cet enregistrement. Je n’ai jamais eu autant d’argent et je ne sais pas si j’en aurais autant un jour. Alors je me suis dit : “Je pense pas que je serai capable de faire ça”. Je me suis éloigné de tout ça et c’est là que j’ai commencé à enregistrer mon premier album. J’ai mis tout l’argent que j’avais et je l’ai enregistré sur trois ans. J’ai fait les pochettes d’albums à la main. J’ai emmené l’album dans une maison de disques au Canada et je leur ai dit que j’avais besoin d’aide pour imprimer les pochettes et pour m’aider à gérer ma musique. Je ne faisais pas confiance aux labels. Mais ils ont vraiment fait du bon boulot et cet album, “Each Other”, est un peu comme le premier album, même si j’ai fait tout ça avant. J’ai appris tellement depuis le moment où j’ai commencé à jouer de la musique quand j’étais très jeune jusqu’à maintenant avec cet album ! C’est comme une leçon pour moi. Quand je repense à tout ce qui s’est passé dans ma vie, je n’arrive pas à croire que j’ai fait cet album.

On a lu dans “Exclaim!” que tu as failli ne pas sortir cet album, que tu as failli abandonner. Qu’est-ce qui s’est passé ?

A : Est-ce que tu as parfois un très mauvais jour ? Genre un jour où il y a un espèce de nuage sombre au-dessus de ta tête ? J’ai eu deux mois comme ça. Deux jours avant d’enregistrer, j’étais très incertain concernant le style d’enregistrement qu’on était en train de faire. Puis j’ai parlé avec le producteur et j’ai réalisé que tout allait bien. On a donc tout enregistré. Et à la toute fin, Colin, le bassiste avait des problèmes avec ses oreilles et Dave, notre batteur, a décidé qu’il voulait retourner à la fac et ne voulait plus jouer avec nous. J’étais sur le point d’enregistrer le chant pour l’album à ce moment-là et je me suis dit : “Mes amis, avec qui j’ai joué pendant si longtemps, je ne pourrai plus jouer avec eux, à quoi bon sortir ce truc ?”. On avait fait cet album ensemble donc j’avais besoin de me souvenir de pourquoi j’adorais faire de la musique. C’est un peu nunuche. Mais j’ai discuté avec les gens qui m’ont aidé avec l’autre album et ils m’ont dit : “Tu as fait quelque chose de bien. J’aimerais qu’on puisse te faire comprendre ça mais toi seul est capable de croire que tu as fait quelque chose qui vaut le coup d’être sorti”. Alors j’ai décidé que parce qu’on avait tellement travaillé dessus, même si deux de mes amis allaient en quelque sorte ne pas être là pour la sortie, c’était quelque chose de vraiment bon. Et j’adore ça parce que je peux me souvenir d’eux avec cet album maintenant. C’est comme si c’était une photo que tu peux regarder à nouveau et même si, c’est un peu fou, mais si tu as genre un ami qui décède, tu peux te souvenir de ce super moment que vous avez passé ensemble. J’espère vraiment que j’aurais à nouveau la chance de jouer avec Colin et Dave. Je pense que ça se fera, un jour.

 

 

En parlant des autres membres, est-ce que l’écriture a été un travail d’équipe ou est-ce que tu as tout fait seul ?

A : Un travail d’équipe, oui. C’est une collaboration. J’ai essayé de faire tout par moi même pour l’album précédent. Mais ces chansons ont été écrites par nous cinq (ndlr : Olivier Clements, David Barry, Colin Nealis et Julia Knight).

Cet album ressemble un peu à un journal, c’est intime, sincère, honnête. Avez-vous aussi écrit les paroles tous ensemble ?

A : Les paroles sont complètement de moi. Mais j’écris les paroles par-dessus la musique. Donc on s’est réunis et on a créé la musique comme un groupe.

Et quelles étaient tes influences et tes sources d’inspiration pour ce nouvel album ?

A : Au cours de ma vie, j’ai écouté tellement de musique qui comptait tellement pour moi et j’en ai encore plus à écouter mais jusqu’à maintenant, c’est comme si tout se compressait dans mon cerveau pour devenir une seule chose. Et quand j’écris une chanson, j’en pique un peu et le transforme en quelque chose de nouveau. Et donc, je vole beaucoup des films. Autant que de la musique. Il y a un film d’horreur qui est sorti l’année dernière, “It Follows”. Il a cette touche, cette atmosphère. Je pense que c’est dans le futur mais on a l’impression que c’est dans le passé. Mais ça pourrait presque être dans le présent. Et ça fait tellement réel, c’est tellement agréable et ça forme un monde. Et c’est ce que je veux pour la musique, je veux que la personne qui écoute ma musique se dise : “Je me sens bien dans ce monde et en même temps il y a quelque chose au-delà.” Comme dans “It Follows”, cet autre sens, est-ce que c’est de l’horreur, du romantisme ? Pour la musique, est ce que c’est un morceau joyeux, un morceau triste ? Qu’est-ce que cette personne essaie de me dire à travers ses paroles, à travers la musique, à travers les instruments qu’elle utilise ? Je crois que les films et la musique ont ce même impact.

Sur “What Light”, tu chantes : “Je ne suis pas amoureux du son de ma voix”. Est ce que c’est vrai cependant ?

A : C’est vrai. Elle est un peu traînante, un peu impertinente. J’aime les paroles, j’adore l’idée d’une chanson qui démarre par les mots : “Je ne suis pas amoureux du son de ma voix”. C’est très évocateur. Mais ensuite, l’autre vers de la chanson est : “Je n’ai été amoureux qu’une seule fois”. Donc je ne suis pas amoureux de ma voix, mais c’est parce que je n’ai qu’un seul amour. Ce qui est plutôt touchant et c’est une réponse au premier vers. Mais c’est vrai, je n’aime pas ma propre voix. Je me vois plus comme un musicien. Ce n’est pas très agréable pour moi de m’entendre chanter. Je préfère une voix de femme à une voix d’homme. C’est dur à décrire. Est-ce que tu t’enregistres parfois sur ton téléphone et tu t’écoutes ensuite ? Il y a quelque chose dans le cerveau humain qui nous fait détester notre propre voix.

“The Arp” se démarque du reste de l’album. Elle semble plus rock. Est-ce que tu peux m’en dire plus sur cette chanson ?

A : On avait beaucoup d’idées différentes pour de nombreuses chansons. Certaines ont été changées pour être moins rock, ou plus douces, ou moins douces. Il y a beaucoup de choses que tu n’écoutes pas dans un album, il y a beaucoup de brouillons. Donc c’était une chanson pour laquelle on a écrit des choses différentes. Comment est-ce que je pourrais le décrire ? C’est drôle parce que c’est une chanson très longue mais qui semble très directe, au début, il y a une mélodie directement avec la basse, la batterie commence, ça va droit au but assez vite. Si elle ne durait pas sept minutes, ça pourrait peut-être être un single pour radio de 1976. (rires) C’est comme une chanson de rock vintage, mais la fin de la chanson l’emmène à un tout autre niveau. Ca devient très puissant et c’est ce qui m’intéresse. Partir de quelque chose qui est en quelque sorte stressant comme le film d’horreur, qui regarde dans le futur mais qui pourrait être dans le passé et qui du coup est dans le présent.

Tu as publié une vidéo très intéressante pour le morceau “All Clear”. Elle commence à la manière d’un film de Wes Anderson. L’ambiance est très années 80. Est-ce que c’était ton idée ? Quelle était ton intention ?

A : L’idée, bien que j’aurais aimé qu’elle soit la mienne, est entièrement celle des réalisateurs, Oliver et Will, qui sont deux jeunes réalisateurs qui vivent dans la même ville que moi. Ils m’ont dit : “On a une idée, c’est un peu bizarre.” Et puis ils m’ont donné l’idée générale qui est presque exactement ce qu’on voit dans la vidéo, cette touche Wes Andersonienne, années 70 mais presque années 80. Peut-être que c’est moderne, peut-être que non. Et en fait, j’étais un peu septique concernant l’idée du monde numérisé dans lequel le personnage entre à un moment. Mais comme je le disais avant, c’est comme une leçon, l’album et tout ce qu’il y a autour de l’album. La leçon est : “Laisse les gens faire ce qu’ils aiment, ce dont ils sont passionnés et ils feront quelque chose de bien”, pas toujours, mais ça semble avoir marché jusqu’à maintenant. Il faut être capable de laisser aller et de ne pas toujours être là à regarder par-dessus l’épaule de quelqu’un en permanence, les laisser être libres de faire ce pourquoi ils sont doués. Ça donne un bon résultat.

 

 

Concernant l’artwork de l’album, sur “Versicolour” on voyait des disques de couleurs, sur “Small Reveal” il y avait un homme et une femme sur des mobylettes. Et sur “Each Other”, on peut voir une main tendue vers la truffe d’un chien comme si cette main essayait d’apprivoiser le chien, d’établir une certaine confiance avec l’animal.

A : Ton interpétation est très bonne. La photo sur la pochette est presque une analogie de ma musique. C’est très humain, on a capturé un moment défini dans le temps. Et en fait, on avait prévu une autre pochette avec une petite fille et un chien. C’est drôle parce que j’adorais la pochette de “Heroes” de David Bowie et je voulais quelque chose qui communique le même sentiment avec la main, le regard et le noir et blanc. J’ai passé l’idée à Vanessa, qui est la photographe. Je voulais qu’elle fasse ce genre d’image. Mais les agendas du chien et de la petite fille ne collaient pas donc on n’a pas pu faire beaucoup de photos. Cette photo était en fait entre d’autres photos. L’analogie est que parfois les erreurs qui arrivent entre deux choses que vous aviez prévues sont en fait la chose que vous essayez de communiquer. C’est candide, c’est humain même si c’est un chien. C’est un moment de confiance entre le chien et son propriétaire. Mais c’est presque un moment de choc entre le chien et la main. Et on se demande ce qui se passe avant et ce qui se passe après. C’est l’image qui me parlait le mieux et c’est celle qui était la moins prévue.

 

 

Et de quelle manière cela reflète-t-il ta musique ?

A : Ça la reflète dans ces moments qui se trouvent entre les ceux qui sont prévus. Ça donne une qualité très humaine à la musique. Tu joues les chansons encore et encore et il y a des hasards heureux, des choses que tu n’avais pas prévues et qui deviennent si importantes pour la chanson qu’elle ne pourrait plus jamais être la même après. L’image a aussi une touche années 90, quelque chose, encore une fois, pas très loin dans le futur, pas très loin dans le passé, quelque chose qui m’est familier. Le chien était aussi très important pour moi et j’étais très spécifique sur le fait que je voulais un batârd qui ait ce regard de confiance, une sorte de compagnon pour son propriétaire. J’aime aussi le fait que ce soit si sombre. C’est un peu difficile à voir sur l’ordinateur mais j’ai reçu le LP et ça ressort vraiment bien. Quand tu ouvres la pochette, c’est rempli de kaléidoscopes, de couleurs, de lumière et j’aime ça.

Une dernière question que nous posons à tout le monde puisque notre média s’appelle “RockUrLife”. Qu’est ce qui rock ta life ?

A : Ce qui rock ma vie c’est de chercher à faire de très bonnes sauces mères, qui sont des sauces françaises : la Béchamel, la sauce hollandaise, la sauce à la tomate. Ce qui rock ma vie c’est d’apprendre à cuisiner. Et en ce moment, les sauces sont ce qui rock le plus ma vie. Une fois que tu sais faire ces cinq sauces, tu peux faire n’importe quoi. C’est une des choses qui fait que je suis impatient à l’idée de cette tournée européenne, il y a tellement de bonne nourriture.

 

 

Site web : aidanknight.com