Interviews

STEVEN WILSON (24/01/13)

English version

Prévu dans deux semaines, le nouvel album de Steven Wilson “The Raven That Refused To Sing (And Other Stories)” implique à nouveau une réfléxion poussée, autour de sa musique et de ses univers musicaux. RYL! vous donne ainsi l’opportunité d’en savoir un peu plus.

Salut Steven !

Steven Wilson : Bonjour !

J’espère que tu profites de ton séjour à Paris.

S : J’adore cette ville, mais je ne vais rien en voir aujourd’hui. En ce moment je ne vois les villes qu’à travers leurs chambres d’hôtel… mais merci quand même !

Allons droit au but. Tu es sur le point de sortir ton album “The Raven That Refused To Sing (And Other Stories)”. Si nous te demandions de décrire chaque morceau, à travers une phrase simple, pour expliquer comment elle sonne, de quoi elle parle… Que dirais-tu ?

S : Ok. C’est difficile pour moi de faire des phrases simples. En gros, l’album prend la forme d’une série de six courtes histoires, mais six histoires entièrement incarnées par les chansons. Chaque chanson est une histoire surnaturelle, une histoire de fantôme, mais dans un sens très classique : pas comme une histoire effrayante moderne, mais plus comme une histoire dérangeante, gothique, classique, et surnaturelle. On attaque avec “Luminol”, le premier titre, qui parle d’un musicien de rue. Il joue chaque jour sans exception au même endroit dans la même ville et reste ignoré de tous les passants. Un jour, il tombe mort dans la rue, mais le jour suivant il revient une fois de plus, continuant à faire ce qu’il a toujours fait, tout en restant ignoré. Cette histoire parle donc de quelqu’un qui a été un fantôme de son vivant, et continue à l’être après sa mort. Le titre “Drive Home”, second de l’album, parle d’un gars qui est fait sa vie avec sa copine; un jour, il a beau regarder autour de lui, sa copine a disparu et il ne sait pas ce qu’il s’est passé. Des années plus tard, le fantôme de sa petite amie lui rend visite et lui explique ce qui s’est réellement passé. Il lui explique qu’un terrible accident de la route s’est produit, et qu’elle est morte par sa faute. Il avait en fait effacé cela de sa mémoire. C’est donc une chanson à propos du regret et de la perte de quelqu’un. La troisième chanson, “The Holy Drinker”, parle d’un gars qui défie le diable à un jeu à boire. Il perd et se fait emmener de force en enfer. Le titre suivant, “The Pin Drop”, parle d’une femme et de son mari. Le mari tue sa femme, et la chanson raconte l’histoire du point de vue de la femme tandis qu’elle descend en flottant la rivière ou a été jeté son corps. Le cinquième morceau, “The Watchmaker”, raconte l’histoire de deux personnes âgées, qui sont ensemble depuis une cinquantaine d’année, malgré le fait qu’elles ne s’aiment pas réellement : cela traduit le fait de s’enfermer dans une relation parce que c’est commode et confortable, et non pour des raisons d’amour ou de passion. Et la chanson finale, “The Raven That Refused To Sing”, parle d’un vieil homme qui se replonge dans son enfance, et dans sa relation avec sa soeur, qui périt lorsqu’elle était encore enfant – perte dont il ne s’est jamais vraiment remis. Il n’a jamais eu d’autre relations avec n’importe quel autre être humain. Sa soeur commence à lui rendre visite sous les traits d’un corbeau, et il pense que s’il arrive à faire chanter ce corbeau comme chantait sa soeur pour le calmer quand il était enfant, cela prouverait que l’oiseau est bien l’incarnation de sa soeur. Ces titres sont donc tous des sortes d’histoires classiques de fantômes ou de surnaturel.

Concernant les morceaux “Luminol”, “The Holy Drinker” et “The Watchmaker”, nombreux journalistes les qualifiaient d’”épiques” – sûrement parce qu’ils durent plus de dix minutes chacun. On n’est pas vraiment d’accord avec ce terme, qui peut avoir plusieurs sens. Qu’en penses-tu ?

S : Je pense que les gens utilisent juste le mot “épique” pour suggérer le fait que quelque chose est long, et peut-être a une structure éloignée des traditionnelles trois minutes d’un titre pop. Je crois qu’il serait plus adapté de dire que ces trois chansons sont des voyages musicaux. Elles ont un certain nombre de mouvements, et même en retirant les parties chantées, elles racontent une histoire rien qu’à travers la musique. Et j’aime ça. Mais j’ai toujours fait cela, j’ai toujours aimé l’idée de créer un réel voyage à travers une pièce musicale, et c’est pour cela que nombre de mes morceaux sont longs. Parce que si tu veux raconter une histoire en musique, le plus souvent c’est impossible par le biais d’une chanson pop conventionnelle de trois minutes. Mais ça devient possible avec des structures plus complexes et alambiquées. Je pense donc que si les gens parlent d’épique, c’est en gros parce qu’il s’agit de titres qui ont des structures plutôt atypiques, et peut-être racontent à leur façon une histoire.

Continuons avec ces long titres, qui ont des structures recherchées et comportent de nombreux effets sonores. Pourrais-tu rapidement expliquer le processus d’écriture de telles pièces ? La façon dont tu anticipes les structures, dont tu expérimente de nouveaux sons…

S : C’est vraiment difficile à expliquer… mais je comprends ta question… Quand je m’assois à une table pour écrire de la musique, le plus souvent, une idée va induire la suivante. Ce que je veux dire par là, c’est que tu commences par une suite d’accords, une rythmique, un riff ou n’importe quoi, et que ça te suggère la prochaine chose à faire.

 

C’est donc un processus pas à pas.

S : Oui. Par exemple, si tu écris un roman, la première phrase suggère la seconde. Je crois que c’est un élément important. Mais il y en a aussi un autre, très souvent, qui est le fait d’essayer d’assembler un puzzle. Je me retrouve très souvent avec plein de parties, et une structure pas aboutie. Et là, l’un des grands avantages du travail sur ordinateur étant qu’on peut le faire très facilement, je me retrouve à me dire “tiens je pourrais intervertir ces deux sections, ou en décaler une, ou encore copier ce riff ici…”. Et je passe une grosse partie du temps dédié au processus de composition à essayer de trouver la bonne façon de raconter mon histoire. La meilleure analogie que je puisse trouver, c’est lorsqu’on réalise un film et qu’on tourne une série de scènes, sans encore avoir décidé de leur ordre à l’écran. Il y a probablement un seul ordre qui fonctionne vraiment. Ou au moins, qui est meilleur que les autres. Et quand on monte le film, il s’agit de trouver le bon enchaînement des scènes. Je pense que le processus est similaire avec ces longs morceaux. Essayer de trouver la façon la plus satisfaisante de raconter mon histoire.

Donc au final, la structure vient plutôt à la fin.

S : Le tout cristallise finalement en une structure qui semble avoir un mouvement naturel du début à la fin.

On a parlé il y a quelques instants d’expérimenter de nouveaux sons. As-tu déjà choisi d’abandonner un effet ou un son en particulier parce qu’il serait trop difficile à reproduire sur scène ?

S : Non. J’ai toujours pensé que la dimension live ne doit en aucun cas dicter ou influencer le travail en studio. A mes yeux, un enregistrement est quelque chose qui reste, avec de la chance 50, 100 ou 200 ans, tandis que la scène est un plaisir, mais qui reste plus éphémère. Il y a aussi un truc avec la scène: si un titre enregistré en studio ne fonctionne pas en live, tu n’as aucune obligation de le jouer. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a des chansons enregistrées dans mes autres projets, qu’on a jamais jouées sur scène, parce que ce serait impossible. Par exemple, pense à une chanson comme “A Day In The Life” des Beatles. Ils n’auraient jamais pu la jouer en concert. Mais ça reste l’un des morceaux les plus extraordinaires des années 60. Je suis intimement persuadé qu’il ne faut pas laisser son ambition être affectée par les nécessités de la scène. Si tu as envie de rajouter 100 overdubs sur une guitare parce que ça sonne bien, fais-le ! Au final, j’ai toujours pensé que le travail en studio est l’aspect essentiel de ce que je fais.

Pour revenir à ton album, il est évident que la flûte y joue un rôle central. C’est probablement, la chose la plus surprenante pour quelqu’un qui découvrirait ton travail : pourquoi cet instrument ? Qu’est-ce qu’il représente pour toi ?

S : J’ai toujours aimé la flûte ! Un de mes styles musicaux préférés est le jazz. C’est sans doute la musique que j’écoute le plus maintenant – j’en écoute de plus en plus en vieillissant. Je comprends qu’il soit difficile pour certains fans d’assimiler la sensibilité jazz de ma musique. Et celle-ci est je crois le plus représentée par la flûte et le saxophone, qui sont traditionnellement les standards de la musique jazz et/ou classique. Une réponse simple à ta question est “parce que j’aime cet instrument”, mais ce serait la réponse à tout ce que tu me demanderais à propos de l’album. “Pourquoi tu as fait ça ?” “Parce que ça me plait, j’aime la façon dont ça sonne”. Il n’y a pas de plan intellectuel machiavélique consistant à initier mes fans à ce que j’aime. Je fais ça juste parce que ça me plait. Je comprends que certains fans n’aiment pas le jazz et aient certaines difficultés avec cet aspect de ma musique, mais tu vois j’ai l’impression que je me dois d’être assez égoïste dans la façon dont je fais de la musique. Autrement, je ne serais pas un artiste : si je commence à penser à ce que les gens attendent, je deviens un amuseur, et je ne veux pas devenir un amuseur. Donc… parce que j’aime cet instrument. C’est une réponse simple. Parce que j’aime et ai toujours aimé la flûte.

La flûte, toujours : en particulier sur le titre “Luminol”, son utilisation me rappelle certains morceaux de Jethro Tull. Ce groupe est-il une de tes grosses influences ?

S : Bien sûr, oui, j’adore Jethro Tull.

 

Et l’influence sur ce morceau est-elle consciente ?

S : Oui et non. Enfin… dans ce cas, non. Tu vois, je pense qu’un groupe comme Jethro Tull, ou bien encore King Crimson, Pink Floyd et les groupes de ce genre, ils font partie de mon ADN musical. J’ai grandi en écoutant ces groupes. Je ne pourrais pas enfouir ces influences, même si je le voulais. Donc je pense qu’elles transparaissent, que je le veuille ou non. Donc, est-ce que c’est volontaire ou non ? J’en suis conscient, mais je ne m’installe pas dans mon studio en pensant “OK, faisons du Jethro Tull aujourd’hui”. Mais je crois qu’inévitablement, ma musique sera fera toujours référence à la musique qui me plait. Et c’est aussi de la musique sur laquelle je travaille: je viens de mixer trois albums de Jethro Tull, donc ma tête est remplie de leur musique de toute façon, et ça influence naturellement ce que je fais.

Quand “Grace For Drowning” est sorti il y a un an et demi, tu as dit qu’il s’agissait enfin d’un tout cohérent, et qu’il t’avais fallu plus de vingt ans d’expérimentation en groupe et en solo pour arriver à rassembler toutes les facettes de ta personnalité musicale dans cet album. Ressens-tu la même chose avec ton nouvel album ?

S : Non. Je crois que “The Raven” est un album plus cohésif, et ce dans un style particulier. Le truc avec “Grace For Drowning”, c’est que je le ressens comme un album qui, comme tu l’as dit, rassemble beaucoup d’éléments de ma personnalité musicale : mon intérêt pour la musique basée sur des bruits, pour les musiques électroniques, les ballades au piano… tout était là. Je pense que ce nouvel disque développe un aspect plus spécifique de ma personnalité musicale, et en fait un album entier. Il n’y a pas de sons électroniques sur ce disque, c’est plus un album traditionnel de rock progressif old school, dans un sens. Il lorgne vers les années 70, mais pas de façon rétro, parce que j’ai voulu le faire sonner comme un album vraiment moderne. Mais je crois qu’il n’a pas la variéte de… il n’est pas “fouillis” comme “Grace For Drowning”. Et j’aime ce côté “fouillis” de “Grace For Drowning”, ce n’est pas péjoratif. Mais “Grace For Drowning” joue sur tous les tableaux : il y a une ballade au piano, un morceau plutôt électronique, un long morceau rock progressif… J’aime cela, j’aime ce genre d’album. Mais je crois que “The Raven” – et c’est sûrement pour ça que les gens retrouvent “The Raven” plus simple à aborder – est plus empreint de consistence, de cohésion, et c’est probablement le cas parce qu’il se cocnentre sur une de mes facettes en particulier.

On dirait que tu as choisi d’éviter les envolées rock de guitares qui apparaissaient sur tes titres plus anciens. Est-ce voulu, ou bien t’es-tu naturellement adapté au côté jazz de l’album ?

S : Depuis 10 ans, j’ai exploré beaucoup de pistes et énormément expérimenté à coup de grosses guitares, particulièrement sous l’influence du metal. Pas vraiment sur mes albums solo, mais plutôt sur les derniers albums avec Porcupine Tree. C’était très important, ça a accompagné mon évolution en tant que musicien. Le problème avec les guitares très puissantes, c’est qui si tu en utilise, elle dominent tout, quoi que tu fasses. Il ne reste vraiment plus de place, pour rien. Comme je voulais expérimenter une instrumentation plus variée, comme la flute, le saxophone, et aussi des trucs comme le Mellotron, l’orgue Hammond, le Fender Rhodes, le piano, la guitare acoustique, les harmonies vocales… la guitare devaiit, par nécessité, jouer un rôle plus subtile. Les guitares puissantes, et les guitares saturées ont tendance à devenir le centre de tout ce que tu fais. Elles occupent une telle plage de fréquences dans le spectre sonore… Je pense donc que c’est parce que je souhaitais plus expérimenter au moyen de textures plus chaudes, plus brillantes et plus organiques, que la guitare devait aussi devenir plus chaude, plus claire et plus organique. Et une fois de plus, il y a l’influence des guitaristes jazz, qui jouent avec un son plus clair, un ton plus cristallin. C’est probablement la réponse à ta question.

Il s’agit donc de laisser de l’espace aux autres instruments.

S : Je pense, oui. Enfin la guitare est toujours très présente, mais le son est plus “compréhensif” vis-à-vis des autres instruments.

Revenons aux textes. Pourquoi as-tu décidé d’écrire sur le thème des contes surnaturels ?

S : Lorsque j’écrivais la musique pour le premier morceau de l’album, je n’avais pas de paroles. Je n’avais a priori aucun sujet sur lequel je voulais écrire. Les deux premières pièces que j’ai écrites sont “Luminol” et “The Watchmaker”, qui comme je l’ai déjà dit, racontaient en quelque sorte une histoires à elles seules. Déjà. Elles racontaient simplement une histoire à travers la musique. Je pensais déjà au fond de ma tête “ça évoque un format de nouvelle”. A la même époque, je lisais beaucoup de récits gothiques, d’histoires de fantômes, de fictions surnaturelles. Des auteurs comme Edgar Allan Poe. Ainsi que des écrivains britanniques du début du XXème siècle, qui étaient spécialisés dans ce format de nouvelle surnaturelle. Je les adore. J’aime ces histoires. Les deux idées sont au final venues ensemble, et ce que j’ai en fait fini par faire, c’est écrire mes propres nouvelles. J’en ai écrit deux ou trois, selon la tradition de celles que j’avais lu. Et en fait, ces nouvelles que j’ai écrites seront incluses dans l’édition spéciale de l’album. Ca a donc paru évident de relier ces deux choses ensemble, la musique m’a suggéré l’idée des nouvelles. Et tu vois, j’ai de toute façon toujours aimé les trucs obscurs et gothiques, et la musique inspirait une sorte de sentiment assez irréel de mélancolie. Donc sans réellement avoir de sujet sur lequel je souhaitais travailler, j’ai commencé à écrire des paroles basées sur des nouvelles, et visuellement parlant ça a été une très bonne chose. Parce que tout l’artwork s’est ensuite ancré dans cette idée d’histoires de fantômes et de légendes surnaturelles, cette imagerie gothique. Et cet artwork fonctionne admirablement bien, on va sortir une très belle édition spéciale qui ressemble à un livre de nouvelles. Un livre banal de nouvelles.

 

Tu évoques l’artwork, et cela fait le lien avec ma prochaine question. Qu’est-ce que cet artwork incarne pour toi ? D’où est venue l’idée ?

S : Elle est venue tout droit de l’idée des nouvelles. L’idée était à l’origine qu’il ressemble à un vieux livre qu’on trouverait tout au fond d’un vieux magasin de livres d’occasion. Je voulais qu’il semble être hors du temps. On dit parfois qu’on veut que quelque chose ait l’air vieux, rende nostalgique, ait l’air rétro. Mais en fait je voulais vraiment que l’artwork semble hors du temps, qu’il ait une dimension intemporelle. Et je trouve que les récits classiques pour enfants, ou les contes surnaturels ont cette dimension. Parce qu’au final, histoires de fantômes et histoires surnaturelles sont à peu près toutes reliées à l’idée de mortalité, et à l’obsession que nous avons tous de notre propre mort. Quasiment dès l’instant où l’on réalise qu’un jour nous allons mourir, cela devient une sorte de fardeau que l’on traine derrière nous. Et je crois que c’est là l’origine de beaucoup de ces récits, pas seulement dans le monde littéraire, mais aussi dans le monde musical. Il n’y a qu’à regarder combien de groupes de heavy metal sont obsédés par la mort et la mortalité. Ce n’est pas une coïncidence, je pense que dès que les jeunes, prennent conscience de leur mortalité, celle-ci devient une obsession. Je crois donc que beaucoup d’histoires classiques de fantômes et de récits surnaturels ont à voirr avec les concepts de regret, de perte et de mortalité. Et ils existent de façon intemporelle et sont insensibles aux modes. C’est un peu l’objectif que j’avais dans ce projet.

 

Parlons un peu de tes autres projets. Tout d’abord, tu en as beaucoup de projets parallèles. On se demandait comment tu gères tout cela, pour que des projets différents n’interfèrent pas, ou ne déteignent pas les uns sur les autres. Ca doit être très difficile ?

S : En fait je n’y arrive pas. Je n’arrive pas à tout gérer. C’est délicat, et en fait, depuis deux ou trois ans, j’ai du prendre des décisions pour pouvoir me concentrer sur ce que je voulais réellement faire, le projet solo. Par exemple, Blackfield est un projet dans lequel je ne sui plus vraiment impliqué. Aviv (ndlr : chanteur de Blackfield) vient de terminer un nouvel album avec Blackfield, et je suis toujours impliqué dans la production, et je joue et chante un peu également. Mais je n’écris plus pour ce projet. Porcupine Tree n’a plus rien fait depuis trois ans, et c’est globalement à cause de moi. Ce n’est pas ce que j’ai envie de faire à l’heure actuelle. Je pense donc que la réponse à ta question, c’est que je n’arrive pas à tout gérer, j’ai du mettre des choses de côté pour me concentrer sur ce que je veux vraiment faire maintenant. C’est toujours difficile, tu vois, parce que j’adore travailler sur plein de choses, mais je suis humain et je n’ai pas le temps de tout faire. Du coup, ces dernière années, pour la première fois de ma vie, j’ai du faire des choix du type “Non, je ne peux pas faire ça”… et c’est dur pour moi.

Quelles sont les différences entre l’écriture pour/avec un groupe et l’écriture en solo ?

S : C’est assez simple, en fait. Quand j’écris pour un groupe, je sais que je dois faire en sorte que la musique ou les textes captent les autres membres du groupe. Par exemple, dans le cas particulier de Porcupine Tree, il y a quatre personnes dans le groupe, on a tous nos goûts musicaux, et il existe une toute petite zone sur laquelle on est d’accord. C’est vraiment une zone minuscule. Je dois viser à cet endroit. Après, c’est à la fois une bonne et une mauvaise chose. C’est bien, parce que c’est ce qui donne au groupe une identité si forte. Parce que Porcupine Tree sonne comme ça, et tout le monde sait que Porcupine Tree sonne comme ça. Mais c’est aussi un facteur limitant, parce que j’écris beaucoup de trucs, qui ne pourraient pas coller avec Porcupine Tree. Et c’est pour ça que j’ai ressenti le besoin de me lancer dans un projet solo, qui me tient vraiment à coeur, parce qu’au final c’est une opportunité de ne pas avoir à penser “on ne peut pas faire ça dans ce groupe”. Je ne pouvais pas faire tout ce que je voulais dans ce groupe. C’est donc ça la différence majeure. Je crois qu’une autre explication de l’arrêt de Porcupine Tree est que je ne savais pas vraiment ce qu’on pouvait faire de plus après les derniers albums. Je ne voulais pas enregistrer un autre disque similaire aux précédents, mais je n’avais aucune idée de quelle autre direction prendre. Par exemple, l’un des membres du groupe déteste le jazz. Il DETESTE ça. Et je me retrouve à écouter des tonnes de jazz, intéressé par l’exploration de ce style. Je n’aurai jamais pu faire ça au sein de Porcupine Tree.

Tu viens d’évoquer Porcupine Tree. On ne te demandera pas quels sont les projets futurs du groupe, mais…

S : Il n’y a rien à dire de toute façon.

On sait bien, mais est-ce que tu dirais que c’est quelque chose qui est devenu moins important pour toi ces dernières années ?

S : Je crois que je mentirais si je disais que non… ouais. J’ai le sentiment qu’avec Porcupine Tree, on a accompli quelque chose. Et à présent, je ne suis pas sûr de ce qu’il nous reste à accomplir. Et je ne dis pas que nous n’enregistrerons pas d’autre album, parce que je suis convaincu que ça arrivera, mais… Pendant longtemps, Porcupine Tree a été ma priorité. Et tous mes meilleurs titres, mon meilleur travail était injecté dedans. Je ne ressens plus ça. J’ai l’impression que mes deux derniers albums solo sont plus importants à mes yeux que tout ce que j’ai fait d’autre. Non, ce n’est pas vrai… Il y a en fait certains albums de Porcupine Tree qui sont vraiment importants pour moi, par exemple “In Absentia” il y a quelques années. Je crois qu’on avait atteint notre sommet à ce moment là. Bon, c’est une question difficile… Je crois que, tu vois, sans vouloir être un peu désinvolte, les choses ont changé. Des choses changent dans la vie, et c’est normal… Je n’ai jamais voulu faire la même chose toute ma vie. Si je te disais que tu vas faire le même boulot, avec les mêmes personnes, dans le même bureau, pour le restant de tes jours. Tu serais horrifié non ? (rires) Mais c’est marrant comme dans l’industrie musicale, si tu as une signature qui marche – avec un groupe – les gens attendent presque de toi que tu fasses toujours le même boulot avec les mêmes gens. Et je ne crois pas que ce doive être le cas. Je pense que la musique est un don formidable, qui te donne l’occasion de travailler avec plein de personnes différentes, de voyager dans des pays variés, d’écrire différents styles de musique. C’est ce qui rend les choses excitantes, je crois que c’est ça que je fais. Et si certaines personnes sont excédées par ça, si certaines font… Je ne peux pas m’en empêcher !

On va terminer avec notre question traditionnelle. Nous sommes “RockYourLife!”, donc pour conclure, qu’est-ce qui rock ta life ?

S : Ce qui rock ma life ? Je me rends compte que je suis dans une position assez unique, parce que je suis musicien et je en fais pas de musique commerciale. Je ne fais pas de compromis. En gros, je fais ce qui me chante. Et j’arrive à gagner ma vie comme ça. Pas de façon extraordinaire, je ne suis pas riche, je ne suis pas célèbre ni rien. Mais j’aime ce que je fais, et je crois que c’est ce qui me rend heureux à la fin de la journée. Donc si tu veux savoir ce qui rock ma life… L’idée de savoir que je suis libre de faire ce que je veux. Il y a autre chose qui rock ma life, c’est ma petite chienne. Mon petit chihuahua, Melly. Je vais te montrer une photo (ndlr : il attrape son téléphone pour nous montrer son fond d’écran). Elle rock ma life. Pas très rock’n’roll, hein ? Les chihuahuas ne sont pas des chiens très rock n’roll…

 

Interview réalisée par Régis P.

Site web : stevenwilsonhq.com