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Emma Ruth Rundle – These Killing Times

Après avoir sondé ses propres abîmes sur Engine Of Hell, Emma Ruth Rundle s’entoure de ses amis et rebranche les amplis pour These Killing Times. Au programme de ce sixième album studio : le retour en puissance d’une folk shoegaze vindicative qui se dresse comme un rempart sonore face aux rugosités de ce monde.

God save the queen

L’habit ne fait pas le moine. C’est du moins ce que l’on se dit à la lecture, au sens propre comme figuré, de “Powerless”, premier single dévoilé en juin dernier. Quelques arpèges acoustiques se mêlent à des notes de piano : Emma Ruth Rundle semble reprendre là où son précédent album s’était arrêté. Initialement intitulé “Noam Chomsky Is Dead To Me”, ce titre renoue rapidement avec la distorsion et l’énergie des débuts. “Anvil” résume cette synthèse : cordes, batterie aventureuse et envolées vocales transforment une apparente simplicité en un climax porté par une voix plus indomptable que jamais. Rappelons qu’Emma n’est plus seule : le duo basse/batterie revient à Troy Zeigler (Baroness) et Jess Gowrie (Chelsea Wolfe), qui font un travail remarquable sur cet album. Seul rescapé des sessions du précédent disque, “God’s Picture”, avec ses effluves de jazz, fait le lien entre les deux sorties et condense la ligne directrice de These Killing Times.

Retour sous haute distorsion

Là où Engine Of Hell (2021) était tourné vers l’intime, ce nouveau disque élargit la focale. Emma Ruth Rundle observe une époque gangrenée par les inégalités, le recul des droits ou la montée des autoritarismes. Au milieu du disque, la poussiéreuse “Catherine Wheel” est sans doute le morceau le plus écorché de l’album. Une intensité que sert une production plus brute et frontale lorsque les guitares reprennent le dessus, tout en conservant les accalmies intimes, presque à vif, héritées de son prédécesseur. Les dissonances de “Enough” transforment quant à elles ce trop-plein en véritable glitch sonore. Heureusement, les soubresauts, nombreux sur ces huit pistes, trouvent aussi leur équilibre dans la force du collectif. De George Clarke (Deafheaven) à Marissa Nadler, dont Emma nous confiait récemment toute son admiration, les interventions s’intègrent naturellement à l’ensemble. Mieux que cela : elles ne donnent jamais l’impression d’une galerie d’invités.

Le marteau et l’enclume

Car si ce sixième album ne se contente pas de dresser l’inventaire d’un monde qui va mal, il cherche surtout ce qu’il reste à sauver. Ouvertement politique, These Killing Times plonge dans la noirceur de son époque pour tenter d’en faire ressortir quelques gouttes d’espoir. Dans sa combativité, d’abord. Le marteau évoqué dans “Powerless” sert autant à briser qu’à reconstruire. Mais aussi dans une spiritualité qui traverse le disque sans verser dans la profession de foi. Après l’enfer du précédent album, Emma s’enquiert même du paradis sur “Don’t Delay Heaven”. Une respiration centrale légèrement flottante, sans doute le seul creux du disque. Mais un excellent rappel que l’imagerie religieuse reste chez elle un moyen d’interroger notre condition plutôt que d’apporter des réponses toutes faites. C’est sans doute la grande force de ce disque : il s’agit du premier qu’Emma ait avant tout pensé pour les autres.

Et après ?

Après tant de grandes questions, la réponse d’Emma Ruth Rundle paraît presque naïve : “Human Kindness”. Deux mots répétés comme un mantra pendant plus de huit minutes, réponse désarmante de simplicité à tout ce que l’auditeur vient de traverser. Le morceau laisse planer une tension sourde derrière ses guitares avant qu’un déluge de distorsion ne transforme progressivement la délicatesse en catharsis. Dans son dernier tiers, effets fuzzy et solo de guitare achèvent de faire voler en éclats la retenue : cette même retenue qui, tout du long, renforce l’amplitude des ambiances. La chorale finale de “Oceans Of Time” referme l’album sur une énigme : “What will we live for beyond the valley of the shadow of the fear of all men?” [Ndlr : “Pour quoi vivrons-nous au-delà de la vallée de l’ombre de la peur de tous les hommes ?” en français]. Un miroir tendu, une réflexion commune à laquelle chacun devra désormais trouver sa réponse.

Une renaissance

Dans un monde qui s’acharne à diviser, l’Américaine fait le pari inverse : faire communion pour mieux faire front. Résolument collectif, These Killing Times renoue avec la puissance électrique de Marked For Death (2016) sans sacrifier la vulnérabilité qui a fait d’Emma Ruth Rundle cette artiste à part. Une renaissance moins individuelle que collective, qui prendra bientôt tout son sens sur scène avec quatre dates en France, dont le 13 avril prochain à l’Élysée Montmartre.

Informations

Label :
Date de sortie : 18/09/2026
Site web : www.emmaruthrundle.com

Notre sélection

  • Catherine Wheel
  • Human Kindness
  • Powerless

Note RUL

 4,5/5

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