
Bathory. Aujourd’hui, on ne parle pas de la comtesse hongroise, mais bien des pionniers du black metal nordique. Né dans la froideur et la morosité suédoises du début des années 1980, le projet s’impose rapidement comme l’un des acteurs les plus influents de la scène extrême. En 1988, le groupe sort l’album qui va bouleverser sa trajectoire autant que l’évolution du black metal. Avec Blood Fire Death, les prémices du viking metal sont posées. Une orientation déjà perceptible dans la pochette, qui reprend une œuvre du peintre norvégien Peter Nicolai Arbo. RockUrLife revient sur cette cover riche en symbolisme.
L’album
Blood Fire Death marque un tournant décisif dans la carrière de Bathory. Quatrième album studio du groupe, c’est aussi le moment où Quorthon (Thomas Forsberg) devient le seul et unique membre de ce projet. Pour les enregistrements, il travaille avec des musiciens de session anonymes, dissimulés sous les noms de Vvornth et Kothaar.
Ce disque incarne une transition majeure. Jusque-là, Bathory plongeait son auditoire dans une imagerie satanique et des thématiques occultes propres au black metal. Mais avec Blood Fire Death, Quorthon prend une nouvelle direction : il troque les enfers bibliques contre les mythes nordiques et les épopées scandinaves. C’est ainsi que naît le viking metal, un courant que d’innombrables groupes reprendront par la suite.
Musicalement, Blood Fire Death est une synthèse de ces deux époques. Le black metal reste au cœur du projet, mais il est agrémenté de compositions plus travaillées, voire mélodiques. L’intro “Oden Ride Over Nordland” pose le cadre mythologique et l’atmosphère épique qui évoquent la grandeur héroïque des sagas nordiques. Blood Fire Death est un concept album à sa manière, chaque morceau participant à cette fresque épique. “A Fine Day To Die” reste, à ce jour, l’un des titres emblématiques du groupe : une parfaite combinaison de brutalité, de nordicité et d’épopée.
L’artiste
Quoi de mieux pour marquer le début de cette nouvelle ère qu’une œuvre venue du Nord ? La pochette de Blood Fire Death est signée Peter Nicolai Arbo. Ce peintre norvégien du XIXᵉ siècle a marqué l’histoire de son pays en représentant des motifs mythologiques et nationaux. Actif dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, Arbo s’inscrit dans le courant du romantisme national, qui cherchait à sublimer la grandeur, la beauté et la puissance de la Norvège à travers les arts.
Arbo se distingue par sa capacité à figer des scènes dramatiques, le plus souvent mythologiques et chargées d’une symbolique forte. Son travail repose sur un usage maîtrisé de la lumière et des contrastes, où les jeux de clairs-obscurs donnent vie à ces visions grandioses. Son héritage pictural continue d’inspirer artistes et musiciens, demeurant une référence pour tous ceux qui cherchent à convoquer cet imaginaire épique.
La cover
La pochette de Blood Fire Death reprend Åsgårdsreien, littéralement la chevauchée d’Asgard, une huile sur toile achevée en 1872. Inspirée du poème éponyme de Johan Sebastian Welhaven, figure du romantisme norvégien, l’œuvre plonge dans les légendes et l’histoire mythique du Nord. On y voit une horde de guerriers morts, traversant le ciel dans une cavalcade spectrale, baignée d’une atmosphère aussi épique qu’inquiétante.

La composition met en scène plusieurs figures majeures de la mythologie nordique. Au centre, Thor, dieu du tonnerre et de la guerre. Il s’impose comme le chef naturel de cette horde sauvage. Reconnaissable à son marteau brandi, il incarne la puissance brute et l’autorité divine. Sa position dominante renforce son statut de chef dans cette horde mythologique en furie.
À la tête de cette légion surgit un cavalier casqué, vêtu d’une tunique bleue et le regard chargé de fureur, souvent identifié comme Sigurd, le légendaire tueur de dragon. Il est escorté par deux Valkyries, figures guerrières chargées de conduire les âmes des combattants tombés vers le Valhalla, reconnaissables à leur longue chevelure et à leurs arcs.
Sur la gauche de Sigurd apparaissent deux guerriers vêtus de peaux de loup, évoquant les Berserkers. Ces combattants scandinaves sont réputés pour entrer dans une transe furieuse avant la bataille, ne portant pour seule protection que leur fourrure. Derrière eux s’étend une marée de cavaliers spectraux, sans doute les âmes de soldats morts au combat, se déversant par centaines dans un ciel nocturne baigné par une lune blafarde. Sur son passage, la horde sème le chaos, et des femmes captives apparaissent dans la scène, renforçant cette vision de violence et de terreur.
La présence de corbeaux n’a rien d’anodin. Dans la mythologie nordique, ils accompagnent Odin et lui servent d’yeux et d’oreilles, apportant à la toile une forte portée symbolique liée à la sagesse et à la mémoire.
Le ciel sombre et chargé de nuages, traversé par une lueur orangée à l’arrière-plan, évoque les feux de la guerre, tandis que le paysage désert et hivernal au premier plan accentue la sensation d’un monde hostile et ravagé.

Tous ces symboles résonnent directement avec l’album : le sang, le feu et la mort. La chevauchée mythologique évoque la même puissance menaçante que les riffs massifs et le son brut de Bathory, traversés de passages plus lumineux qui amplifient encore le contraste. Blood Fire Death s’impose ainsi comme un hommage à l’héritage artistique du romantisme national nordique. L’iconographie choisie dépasse le simple décor : elle renforce l’aura guerrière et mystique du groupe et légitime pleinement cette nouvelle direction artistique.






