ChroniquesSlideshow

The Strokes – Reality Awaits

Six ans. Il aura fallu patienter six longues années pour retrouver The Strokes. Après le très acclamé The New Abnormal récompensé d’un Grammy Award et souvent présenté comme un retour en grâce (et aussi comme l’album du confinement !), beaucoup imaginaient le groupe new-yorkais poursuivre sur cette voie. Reality Awaits prend pourtant le contrepied de toutes les attentes. Plus expérimental, ce septième album ne cherche jamais à rassurer. Il demande au contraire à son auditeur d’accepter une évidence, celle que les Strokes de 2026 ne sont plus ceux de “Last Nite”. Et c’est précisément ce qui fait tout son intérêt.

La voix comme instrument

Depuis plusieurs années déjà, Julian Casablancas explore avec The Voidz des territoires bien plus aventureux que ceux qui ont bâti la légende The Strokes. Beaucoup voyaient encore ces expérimentations comme une parenthèse parallèle. Reality Awaits démontre au contraire qu’elles irriguent désormais pleinement le groupe. Pour la première fois, les deux univers semblent véritablement fusionner.

Dès les premières secondes de “Psycho Shit”, Reality Awaits affiche l’ambition d’élargir le langage musical du groupe. Plus que les guitares ou les synthétiseurs, c’est la voix de Julian Casablancas qui incarne cette évolution. Le vocodeur et l’autotune deviennent ici de véritables outils de composition. La voix cesse d’être uniquement le vecteur d’un texte pour s’intégrer au paysage sonore comme un instrument supplémentaire. Certains y verront une surenchère inutile. Ce serait pourtant passer à côté de ce qui fait la singularité du disque.

Les lignes vocales semblent pensées dès leur écriture pour être transformées, comme si la voix venait désormais dialoguer avec les synthétiseurs, les guitares de Nick Valensi et Albert Hammond Jr., la basse de Nikolai Fraiture ou encore les rythmiques toujours aussi précises de Fabrizio Moretti. Cette démarche atteint sans doute son paroxysme sur “Falling Out Of Love”. La voix s’intègre aux arrangements au point d’en devenir un élément singulier, brouillant volontairement les repères de l’auditeur. Certains y verront probablement l’un des sommets du disque lorsque d’autres trouverons cela inaudible. Et c’est sans doute là que Reality Awaits révèle toute sa richesse. Le vocodeur ouvre des possibilités mélodiques inédites. Les harmonies se superposent autrement, les dissonances déstabilisent d’abord avant de révéler toute leur cohérence au fil des compositions. “Going To Babble On” en est sans doute le meilleur exemple. Derrière ses expérimentations se cache une mélodie d’une grande sensibilité, rappelant que Julian Casablancas n’a rien perdu de son talent de compositeur.

Une œuvre collective

Cette évolution tient aussi à la manière dont l’album semble avoir été conçu. Là où les précédents disques donnaient souvent l’impression d’être guidés avant tout par la vision de Casablancas, Reality Awaits laisse davantage transparaître une véritable écriture collective. Les instruments de chacun s’entremêlent sans qu’aucun élément ne cherche réellement à dominer les autres. Même la voix abandonne son statut de centre de gravité pour devenir une texture supplémentaire au sein d’un ensemble pensé de manière beaucoup plus horizontale. Voilà pourquoi Reality Awaits est probablement un disque destiné avant tout aux connaisseurs de The Strokes. Celui qui découvre le groupe ici risque d’y voir un album inutilement complexe. En revanche, ceux qui ont suivi le parcours de Julian Casablancas, ses expérimentations avec The Voidz et les premiers frémissements de The New Abnormal y reconnaîtront une évolution parfaitement cohérente. Mais derrière cette volonté d’élargir son langage musical, The Strokes n’abandonne jamais totalement son ADN. Des titres comme “Lonely In The Future” ou “Going Shopping” incarnent les morceaux les plus accessibles de l’ensemble. Une légère réserve survient toutefois en toute fin de disque avec “Tyrants Of The Mellow Moon”. Si le morceau reste cohérent avec les ambitions de l’ensemble, il peine davantage à renouveler les idées développées auparavant. Plus répétitif dans sa construction, il donne l’impression de prolonger certaines expérimentations sans leur apporter un véritable souffle nouveau.

Le titre de l’album prend alors tout son sens. La réalité qui attend The Strokes est peut-être celle d’un groupe refusant de vivre éternellement dans son propre mythe. Car Reality Awaits n’est pas un disque qui cherche à reproduire The Strokes de 2001. Il agit plutôt comme ces artistes peintres qui, après avoir parfaitement maîtrisé la représentation du réel, choisissent de s’en éloigner pour explorer d’autres formes d’expression comme l’abstraction. Ce n’est sans doute pas l’album avec lequel on découvrira The Strokes. En revanche, c’est probablement celui qui convaincra les plus familiers de la carrière des New-Yorkais.

Informations

Label : Sony Music / RCA Records
Date de sortie : 24/07/2026
Site web : www.thestrokes.com

Notre sélection

  • Lonely In The Future
  • Psycho Shit
  • Going Shopping

Note RUL

 4/5

Ecouter l’album

Ecrire un commentaire

Kaithleen Touplain
Historienne de l'art et passionnée de musique rock à mes heures perdues.