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THE PRETTY RECKLESS (29/05/26)

À l’occasion de la sortie de Dear God, le nouvel album de The Pretty Reckless, nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec Ben Phillips, guitariste, compositeur et véritable pilier créatif du groupe aux côtés de Taylor Momsen. Pendant près d’une demi-heure, la conversation s’est rapidement éloignée des réponses toutes faites. De l’écriture de Dear God à leur tournée avec AC/DC, en passant par la créativité, les réseaux sociaux, la célébrité… et même les chats, Ben s’est livré avec beaucoup de spontanéité, d’humour et une sincérité désarmante. Une rencontre à l’image de The Pretty Reckless : authentique, sans filtre et profondément humaine.

On va parler du nouvel album, Dear God. On a l’impression que c’est l’album le plus introspectif du groupe jusqu’à présent. Pendant son écriture et son enregistrement, est-ce que tu as découvert quelque chose sur The Pretty Reckless que tu n’avais jamais vraiment réalisé auparavant ?

Ben Phillips : Est-ce qu’il y a quelque chose à propos de The Pretty Reckless que je n’avais pas réalisé ? Eh bien, Taylor et moi avons toujours quasiment tout fait nous-mêmes, alors… je ne sais pas vraiment comment répondre à cette question. Désolé. (rires) Je ne suis vraiment pas doué pour les interviews. C’est un album qui est parti d’une idée très simple de Taylor : elle voulait des chansons. Elle voulait oublier la production, oublier tout le reste et simplement écrire de très bonnes chansons. Alors on a passé des années à attendre que viennent des morceaux capables de tenir debout tout seuls, qu’on puisse jouer du début à la fin. La voix de Taylor a énormément évolué. Elle a fait tellement de choses. On a fait le tour du monde avec AC/DC. Elle a joué avec Soundgarden. Elle a joué avec les Foo Fighters. Elle a cette puissance derrière la voix, cette expérience accumulée, qui a changé énormément de choses. On ne voit même pas cet album comme un simple disque de plus de The Pretty Reckless. D’une certaine manière, il ressemble à notre premier album. Les précédents représentaient notre enfance. Celui-ci marque le début de notre vie d’adultes, je pense que c’est la meilleure façon de le dire. C’est très stimulant et, honnêtement, ça fait un bien fou. On va jouer ces morceaux en live pour la première fois lundi, ici à Londres – d’ailleurs, je suis à Londres – et c’est une sensation complètement différente. On a vraiment l’impression d’avoir franchi une étape énorme. C’est comme si on avait terminé l’université et décroché un super boulot… …un boulot pour lequel on n’est absolument pas qualifiés. C’est exactement cette sensation.


Ce n’est pas grave (rires) . Le titre de l’album est très fort. Pourquoi avoir choisi de l’appeler Dear God ?

Ben : Ça, c’est une question simple. D’abord, il y a la chanson “Dear God”, qui est arrivée vers le milieu du processus d’écriture. Chaque fois qu’on écrit un morceau qui dépasse les six minutes mais qui ne paraît jamais long, qu’il n’y a rien à couper parce qu’il n’y a pas une seconde de trop, c’est quelque chose de spécial. On avait déjà eu ça avec “25” sur le précédent album. Il était long, mais on n’avait jamais l’impression qu’il traînait. Notre manière d’écrire est complètement aléatoire, mais au final, Taylor s’exprime avec une telle sincérité dès les premiers mots de chaque chanson qu’on a l’impression qu’elle est juste en face de nous, en train de nous parler. Elle raconte sa vie, tout ce qu’elle a traversé jusqu’à aujourd’hui, et tout le disque ressemblait finalement à une confession. Alors Dear God… on le décrit souvent comme une lettre adressée à Dieu, quel que soit le sens que chacun donne à ce mot. Chaque chanson contient une vérité tellement personnelle que c’est le genre de chose qu’on n’avouerait qu’à soi-même, seul dans sa chambre. Le titre “Dear God” s’est donc imposé naturellement. On a presque fini par faire un concept album. Aucun de nous n’aime vraiment cette expression, parce que certains de mes albums préférés sont des concept albums… mais après, qu’est-ce qu’un concept album ? On tombe vite dans ce genre de débat un peu absurde. Est-ce que Sgt. Pepper en est un ? The Wall, lui, oui, clairement. On adore ces albums-là, mais il existe aussi énormément de mauvais concept albums. Je pense qu’un concept album fonctionne soit parce que son idée est incroyablement forte, comme The Wall, soit parce qu’il finit par donner cette impression, comme Sgt. Pepper. Et je crois que Dear God se situe quelque part entre les deux. Bon… je viens quand même de dire qu’on était entre Sgt. Pepper et The Wall, ce qui est une déclaration assez prétentieuse. (rires) Mais c’est un peu l’idée. Bref… voilà la réponse. (rires) C’est exactement pour ça qu’on ne me demande jamais de faire les interviews. Je ne sais pas si c’est parce que Taylor est débordée, mais quelqu’un m’a dit : “Tu as une interview aujourd’hui“, et j’ai répondu : “Ah bon ? Je ne fais jamais d’interviews.” (rires) Mais c’est vraiment un plaisir de discuter avec toi, donc je passe un bon moment. (rires)


Est-ce qu’il y a une chanson sur cet album qui représente le mieux ce que le groupe est devenu aujourd’hui ?

Ben : Je pense que si tu me poses la question à moi, tu auras probablement une réponse différente de celle de Taylor. Chaque chanson de l’album a sa propre vie, donc il n’y en a pas une que je mettrais particulièrement en avant. “Dark Days”, qui est pratiquement le dernier morceau du disque, représente selon moi le message global de l’album à la fin. Je dirais donc “Dark Days”. C’est une sorte de commentaire sur l’époque dans laquelle on vit aujourd’hui. (rires) Je pense qu’on est nombreux à ressentir les choses comme ça, alors c’est celle que je choisirais.


Quand vous avez commencé à écrire cet album, est-ce que vous aviez une vision très précise de ce que vous vouliez faire, ou est-ce que l’album vous a lui-même emmenés dans une direction différente ?

Ben : Non. Ce sont toujours les chansons qui décident de ce que l’album va devenir. Il y a le côté technique de l’écriture, puis il y a cette autre partie dont beaucoup de gens parlent : le moment où une idée étrange surgit au milieu de la nuit et prend complètement le contrôle. Ça peut être frustrant. Moi, j’adore ça. Beaucoup de gens qui considèrent l’écriture de chansons comme un art plutôt qu’un simple savoir-faire trouvent cette attente insupportable : attendre qu’une idée arrive, attendre l’inspiration… Moi, je m’épanouis complètement là-dedans. J’aime vraiment cette idée que lorsque tu es assis sans rien faire, tu es quand même en train de travailler. (rires) Les idées arrivent quand elles arrivent. Donc non, il n’y avait absolument aucune idée préconçue. On ne fait rien tant que les chansons ne sont pas terminées et qu’on ne peut pas simplement les jouer à la guitare et les chanter. C’est seulement à ce moment-là qu’on entre en studio. Donc non, il n’y avait pas de vision prédéfinie.

Certaines chansons paraissent vraiment très personnelles. Est-ce qu’il y en a une qui a été particulièrement difficile à terminer parce qu’elle demandait d’être totalement honnête ?

Ben : Il y a énormément d’histoires derrière chacune des chansons de cet album qui les rendent particulières. Beaucoup de morceaux ont une signification très personnelle. Il y a des paroles dans “Eye Of The Storm” que je sais extrêmement personnelles pour Taylor. Elle y raconte littéralement des passages de sa vie dont elle ne parle pratiquement jamais publiquement. C’est à travers la musique qu’elle le fait. Je sais aussi que le jour où elle a perdu une amie, Michelle – je pense que les gens comprendront de qui il s’agit – cette chanson est née ce jour-là. On l’a écrite ce jour-là et on l’a enregistrée le jour même, ce qui ne nous ressemble absolument pas. C’était quelque chose de très cathartique pour Taylor. Elle avait simplement besoin de faire sortir tout ça. On a tous connu la perte aujourd’hui. Il fut un temps où c’était beaucoup moins fréquent, mais maintenant on a l’impression que ça fait partie de la vie de tout le monde. “Devil in Disguise” est aussi un morceau que je trouve très personnel, mais au fond ils le sont tous. En réalité, rien n’a été difficile à écrire. Tout s’est fait de manière très naturelle. La seule vraie difficulté, c’est qu’on était en tournée avec AC/DC. On est entrés en studio pour commencer l’album au début de l’année 2023, je crois. On avait dit à nos agents et à notre management qu’on ne voulait accepter aucune tournée, aucun concert… sauf si AC/DC ou les Rolling Stones nous appelaient. Et littéralement, alors que tout se passait incroyablement bien en studio – probablement mieux que jamais – AC/DC et les Rolling Stones nous ont appelés. C’était complètement dingue, parce qu’on avait dit ça en plaisantant. Les Rolling Stones nous ont proposé une date, puis AC/DC nous a embarqués en tournée, et aujourd’hui encore on tourne avec eux. La tournée américaine commence en juillet, et au final ça fera environ deux ans et demi passés avec Angus, Brian et toute l’équipe. Ça a complètement morcelé l’enregistrement de l’album. Depuis deux ans et demi, on n’a pratiquement jamais arrêté. D’habitude, on prend de longues pauses pour écrire. Là, on avait déjà fait une partie du travail, mais normalement on adore passer des semaines enfermés en studio et dépenser tout l’argent possible juste pour rester là, parce que c’est putain de génial. (rires) Taylor et moi adorons le studio, donc cette période a été coupée par AC/DC. Mais être avec AC/DC, c’est aussi putain de génial. Je ne sais pas si ça a influencé l’album directement, mais quelque chose change forcément quand tu es aussi proche de quelque chose d’aussi important pour le rock. AC/DC est l’une des définitions mêmes du rock n’roll. Combien reste-t-il de groupes de cette époque ? Il y a Metallica, Guns N’ Roses… mais ils sont arrivés plus tard. AC/DC vient de l’époque de Led Zeppelin et de tous ces groupes-là. La puissance qu’ils dégagent est différente. C’est presque physique. Ils sont incroyables. Donc oui, ça nous a influencés. Je ne sais pas exactement où ça s’entend sur le disque, si ça s’entend tout court, mais ça nous a forcément marqués. Je sais que la voix de Taylor a changé. Quand tu chantes tous les soirs, ta voix est comme un muscle : elle se renforce. C’est pareil pour la guitare et pour tous les instruments. On était vraiment au meilleur de notre forme. Au final, l’enregistrement de l’album a pris plus de deux ans, tout en étant constamment entrecoupé par la tournée avec AC/DC. Bref… je ne me souviens même plus de la question, mais au moins j’ai pu parler d’AC/DC pendant cinq minutes, et ça, c’est cool. (rires)


Si tu ne pouvais faire écouter qu’une seule chanson de cet album à quelqu’un qui n’a jamais entendu The Pretty Reckless, laquelle choisirais-tu ?

Ben : Taylor choisirait probablement “When I Wake Up”. Moi, je dirais “For I Am Death”. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle ouvre l’album. C’est notre vision sombre, mélancolique et un peu cérébrale d’un certain point de vue. Il y a eu tellement de mort dans la vie de Taylor et dans la mienne qu’on s’est demandé : et si on racontait tout ça du point de vue de la Mort ? C’est devenu une idée vraiment intéressante pour une chanson. Si tu la prends au premier degré, c’est exactement de ça qu’elle parle : c’est la Mort elle-même qui s’exprime. Mais si tu l’écoutes avec un peu plus de recul, elle parle surtout de ce que représente le fait de vivre avec la perte des autres. Donc je dirais “For I Am Death”. Après, il y en a plein d’autres. “Dark Days”, encore une fois. J’y reviens toujours parce que je trouve que c’est celle qui résume le mieux le message général. Ou “Dear God”. Ou tout l’album, en fait. Honnêtement… n’importe laquelle. (rires) On est toujours fiers de nos albums, et tout le monde dit toujours que son dernier disque est le meilleur, mais celui-ci est vraiment différent pour nous. On a l’impression d’avoir franchi un cap. Même aujourd’hui, alors que Dear God est sorti, plus je le réécoute, plus je me dis : “Waouh… je suis vraiment impressionné par ce qu’on a réussi à faire.” (rires) Donc oui… franchement, n’importe laquelle.


Est-ce que tu ressens toujours la même liberté créative qu’aux débuts du groupe ? Ou est-ce que le succès apporte parfois de nouvelles attentes de la part du public ?

Ben : Honnêtement, on ne pense jamais au fait que quelqu’un va écouter notre musique. Ce n’est pas dit de manière arrogante, mais ça ne fait simplement pas partie de notre processus. On ne fait pas de musique pour des raisons commerciales. Je pense qu’à partir du moment où tu arrêtes de considérer l’écriture comme un simple savoir-faire pour créer uniquement pour toi-même, tu deviens beaucoup plus heureux. C’est beaucoup plus excitant. Et si tu as la chance que ça fonctionne, alors le moment où la musique sort dans le monde devient presque étrange. La seule chose que le succès change vraiment, c’est qu’il te laisse moins de temps pour être créatif. Il ne t’enlève pas cette liberté, il te prend simplement du temps… parce que tu travailles. (rires) Le plus difficile, c’est les voyages. Jouer sur scène, c’est génial. Enregistrer, c’est génial. Écrire des chansons, c’est incroyable. En revanche, prendre un avion tous les deux jours… ça devient fatigant. Mais il existe des métiers bien plus difficiles que le nôtre. On a énormément de chance de pouvoir vivre de ce qu’on aime.

Si tu compares Dear God à Light Me Up, qu’est-ce qui a le plus changé dans votre manière de créer la musique ?

Ben : À part le fait qu’on ait perdu notre troisième partenaire… Taylor et moi travaillions avec quelqu’un qui s’appelait Kato et qui avait participé à Light Me Up. Il n’est plus là aujourd’hui, mais c’est une autre histoire. Honnêtement, je trouve que ce disque ressemble énormément à Light Me Up, parce qu’il donne la même impression : celle qu’il n’y avait rien avant lui. Light Me Up aussi partait de zéro. Il y avait simplement Taylor qui construisait son écriture, moi qui développais la mienne, mais il n’y avait pas encore d’histoire derrière nous. Cet album procure exactement cette même sensation. Tu remplaces simplement l’angoisse adolescente que Taylor avait à l’époque par une vision beaucoup plus adulte… même si elle reste, au fond, une adulte pleine d’angoisse. (rires) Taylor est quelqu’un de très difficile à définir parce qu’elle est incroyablement discrète. C’est probablement ce qui la rend aussi intéressante. La musique est vraiment son moyen de s’exprimer. Je pense que les gens savent finalement très peu de choses sur elle parce que, même après des centaines d’interviews, elle garde toujours l’attention sur la musique. C’est aussi pour ça que cet album me rappelle autant Light Me Up. C’est toujours Taylor qui parle directement, simplement à un autre moment de sa vie. Les albums entre les deux racontent d’autres chapitres de cette évolution. Mais Light Me Up et Dear God ont énormément de points communs parce que, dans les deux cas, Taylor dit clairement : ” Voilà qui je suis. C’est moi, putain. Et je m’en fous de ce que les autres pensent.” (rires) C’est exactement Taylor.

Quelle chanson de Dear God aurait été impossible à écrire il y a dix ans ?

Ben : C’est une question intéressante. Tu poses vraiment des questions intéressantes. Tu cherches à comprendre le point de vue derrière la musique… ce sont de vraies bonnes questions. (rires)

On essaie de bien faire. (rires)

Ben : Honnêtement, je m’attendais plutôt à ce qu’on m’appelle pour me demander quels micros de guitare j’utilise ou ce genre de conneries, alors que je ne connais même pas la réponse. (rires) Quelle chanson aurait été impossible à écrire il y a dix ans ? En réalité, certaines de ces chansons sont en préparation depuis dix ans, d’une certaine manière. Il y a des petites idées qui reviennent sans qu’on s’en rende compte, parce que la musique construit toujours la musique. L’art se nourrit de lui-même. Il évolue sans arrêt. Je ne peux pas vraiment répondre à cette question, mais elle est excellente. Il y a dix ans… en 2016… j’étais surtout concentré sur une seule chose : écrire des chansons et les enregistrer. C’était l’époque de Who You Selling For. C’était un peu notre White Album. On avait des chansons, on les enregistrait, point. Ça arrivait juste après Going To Hell, qui avait très bien marché, même si, à l’époque, on ne s’en rendait pas vraiment compte. On ne réalise jamais vraiment ce genre de choses. Les gens te disent que tu as du succès, mais toi tu es toujours assis dans ton salon à regarder la télé avec une guitare à la main. Rien ne change vraiment. Aujourd’hui, tout passe par un téléphone. Tu deviens numéro un et quelqu’un t’envoie simplement une capture d’écran pour te le dire. Peut-être que tu reçois une plaque… mais j’habite à New York, je n’ai même plus de place sur mes murs. (rires) Et puis, honnêtement, qui se soucie vraiment d’une plaque ? C’est important pour l’industrie, sans doute, mais pas pour la création. Donc… je n’ai pas vraiment de réponse à ta question. Mais je vais continuer à te dire que tes questions sont excellentes, même quand je n’ai pas les réponses. Tes questions sont vraiment bonnes. (rires) Tu m’obliges à réfléchir, et c’est justement pour ça que je n’ai pas toujours les réponses. (rires) Allez, continue si tu en as d’autres.

© Steph Gomez

Merci. On en a encore. (rires) Beaucoup de gens voient Taylor comme le visage du groupe, mais tu participes à façonner le son de The Pretty Reckless depuis le tout début. Comment ton rôle a-t-il évolué au fil des albums ?

Ben : Taylor et moi avons toujours formé un véritable partenariat créatif. Au début, il y avait Taylor, Kato et moi, et aujourd’hui nous travaillons avec un vieil ami à moi, Jon Wyman. J’ai eu deux très grands amis dans ma vie, et ils se trouvent tous les deux être producteurs de disques, donc j’ai eu énormément de chance. Taylor a cette capacité à gérer toute la partie publique tout en restant quelqu’un de très discret et de très créatif. Bon, déjà… elle est célèbre, donc ça aide. (rires) Moi, en revanche, je me laisse distraire par absolument tout. Là, par exemple, ton chat me déconcentre complètement. (rires) On trouve toujours une bonne excuse pour procrastiner. Taylor et moi avons toujours écrit les albums ensemble, produit les albums ensemble, puis joué ces albums ensemble, même si, au départ, je n’avais absolument pas prévu de monter sur scène. Au début, ce n’était pas du tout le projet. Puis Taylor a adoré les musiciens qui jouaient sur le disque – qui étaient en fait mes amis – et elle a plus ou moins déclaré : “J’aime ton groupe. Maintenant, c’est moi la chanteuse.” (rires) Et moi j’étais là : “Hé… c’est quand même mon groupe !” (rires) Mais elle chantait beaucoup mieux que tout le monde, donc ça s’est fait naturellement. Petit à petit, je me suis retrouvé dans les avions et sur les routes avec le groupe. Aujourd’hui encore, quand je suis sur scène, je pense surtout au plaisir que j’ai à jouer de la guitare. Si les gens aiment ça, tant mieux. Sinon… tant pis. Au fond, tu es toujours au service de la chanson. C’est elle ton véritable point d’ancrage. Taylor aussi est au service des chansons quand elle chante. Son objectif, c’est qu’elles soient interprétées de la meilleure façon possible. C’est aussi ce qui rend sa voix si particulière. Elle chante comme elle parle. Quand on lui demande quelle est sa technique vocale, je pense toujours aux Beatles. Paul McCartney chantait exactement comme il parlait. Il ne cherchait pas à ajouter des effets ou des intonations artificielles. Taylor fonctionne de la même manière. Même Chris Cornell, qui est probablement sa plus grande influence, donnait toujours l’impression d’ouvrir simplement la bouche et de laisser sortir ce qui venait naturellement. Je suis sûr qu’en réalité il travaillait énormément, mais c’est ce que ça dégageait. (rires)

Est-ce que toi et Taylor avez encore des désaccords créatifs en studio ?

Ben : Oh putain… tout le temps. (rires) La plus grande différence entre nous, c’est que moi, j’ai envie d’essayer absolument toutes les possibilités. Je veux entendre chaque version imaginable d’une idée pour être certain qu’on a choisi la bonne. Taylor, elle, pense presque toujours que la toute première idée est la bonne, et elle va la défendre bec et ongles jusqu’à ce que je finisse par reconnaître qu’elle avait raison. (rires) Donc oui, on se dispute beaucoup. Je n’appellerais pas vraiment ça des engueulades, mais il y a énormément d’esprit critique en studio. Ma philosophie a toujours été de considérer qu’une idée est mauvaise… jusqu’à preuve du contraire. Tu me proposes quelque chose ? Très bien. Maintenant, prouve-moi que c’est une bonne idée. Comme ça, tout doit mériter sa place. Je continue simplement à dire : “Non. Non. Non.” jusqu’au moment où je n’ai plus aucune raison de dire non. Eric Clapton racontait qu’en travaillant avec les Beatles sur “While My Guitar Gently Weeps”, il n’avait jamais vu autant de personnes aussi critiques réunies dans un même studio. J’avais entendu cette histoire juste après que quelqu’un m’avait dit que j’étais la personne la plus critique qu’il connaissait, et ça m’avait presque fait plaisir parce que, d’une certaine manière, ça me rapprochait de mes héros. (rires) Donc oui, on est extrêmement critiques en studio. Parfois c’est utile. Parfois c’est blessant. Parfois c’est complètement inutile… mais on le fait quand même. (rires) Oui, il y a énormément de putains de disputes. C’est aussi pour ça que Jon, notre coproducteur et ingénieur du son, est indispensable. Il faut bien quelqu’un de diplomate dans la pièce. Taylor et moi sommes très directs. Si quelque chose ne fonctionne pas, on ne va pas prétendre que c’est bien juste pour ne pas blesser quelqu’un. Jon est beaucoup plus diplomate, et je pense que ça fait partie du rôle d’un producteur. Moi, comme producteur, je suis davantage dans la création que dans la diplomatie. Taylor, elle, a généralement toute la vision de l’album en tête avant même qu’on entre en studio. Elle sait déjà à quoi tout va ressembler, comment tout va sonner. Elle est assise sur le canapé en train de faire du crochet tout en imaginant le disque. Moi, je suis au bureau. Jon est devant l’ordinateur. Et la plupart du temps, on reste juste assis à fixer le plafond en réfléchissant. C’est pour ça que je trouve toujours drôle quand les maisons de disques veulent envoyer des caméras en studio. C’est probablement le truc le plus chiant au monde à filmer. (rires) Sur une journée entière, tu joues peut-être trois minutes, parce que les morceaux sont déjà écrits. Je ne vais pas jouer soixante fois la même chanson. C’est moi qui ai écrit cette putain de musique ! (rires) Le reste du temps, tu regardes un mur en attendant qu’une idée arrive. Si quelqu’un veut filmer un type en train de fixer un mur pendant vingt heures, libre à lui. (rires) Le seul qui est vraiment intéressant à regarder, c’est le batteur, parce qu’au moins lui tape sur quelque chose. Jamie, avec son énorme barbe et ses cheveux gigantesques, a complètement l’air d’un fou. (rires) Lui, mettez toutes les caméras sur lui. En plus, il est incroyable en studio. Bref… oui. Beaucoup de disputes. (rires)

Après toutes ces années, qu’est-ce qui te donne encore envie de prendre une guitare pour écrire une nouvelle chanson ?

Ben : Ma mère était artiste, peintre, et elle me disait toujours d’essayer de me connecter à ce qu’elle appelait la source. Je remercie Dieu, je remercie le ciel, chaque fois que je prends une guitare et qu’elle est juste là, à côté de moi. Le simple fait de pouvoir la prendre, jouer quelques notes et voir quelque chose naître… putain, heureusement que ça existe. (rires) Ça aurait pu être autre chose, mais c’est tombé sur ça. Et rien que pour cette raison, chaque fois que je prends une guitare, je suis inspiré. J’adore jouer de la guitare. J’adore écrire de la musique. Peu importe que ce soit bon ou mauvais, que l’inspiration soit là ou non, dès que cette guitare est dans tes mains, tu te sens chez toi. C’est même étrange de ne pas en avoir une avec moi. Avant, je faisais les interviews avec une guitare sur les genoux parce que je me sentais bizarre sans. J’allais même à des réunions avec une guitare sur les genoux tellement j’étais plus à l’aise comme ça. On finit par développer une vraie relation avec une guitare. C’est comme un compagnon. Si tu es hétéro, c’est comme une femme. Si tu ne l’es pas… c’est comme un homme. (rires) C’est vraiment une histoire d’amour. Une vraie relation, pas un coup d’un soir. Le coup d’un soir, c’est cette guitare que tu prends dans un magasin, que tu trouves sympa… mais que tu ne ramènes jamais chez toi. (rires) Aujourd’hui encore, je prends une guitare et je me dis : “Putain, c’est tellement génial.” Ce n’est qu’un morceau de bois avec des cordes, et pourtant ça produit les sons les plus incroyables du monde. Il n’y a absolument rien qui ne soit pas cool là-dedans.

© Steph Gomez

Cette interview est réalisée pour RockUrLife. Donc évidemment, On est obligé de te poser la question : qu’est-ce qui rock ta life, Ben ?

Ben : Je ne sais pas… c’est un peu comme une pub Nike. “Go for it”. Ou… qu’est-ce qu’ils disent déjà ? “Just do it”. (rires) Je crois que c’est difficile pour les gens d’être vraiment libres. Déjà dans leur propre tête, et encore plus aujourd’hui où on est bombardés d’informations en permanence. J’aime voir le rock comme cette forme de liberté où tu balances simplement tout ce que tu ressens, comme ça… sans filtre. Pour moi, c’est ça, RockUrLife. Balance tout. Et surtout, bordel, ne sois pas prétentieux. Ne fais pas semblant. Ne laisse pas ton ego prendre le dessus. (rires) Je pense que c’est devenu un énorme problème, surtout avec les téléphones et les réseaux sociaux. Aujourd’hui, tout le monde est devenu une star sur les réseaux sociaux. Et n’importe quelle personne qui a vraiment connu la célébrité te dira que la célébrité et la notoriété sont des choses horribles. Exactement comme les réseaux sociaux peuvent être une chose horrible. Parce que si tu laisses ton ego prendre ne serait-ce qu’un tout petit peu de place, tu finis complètement possédé par quelque chose qui n’est plus toi. Tu commences à mesurer ta propre valeur à travers quelque chose qui vient de l’extérieur. Et c’est drôle parce que je suis justement en train de dire tout ça sur un téléphone, sur Zoom, devant une caméra, sachant que ça va finir sur Internet. C’est tout le paradoxe. On ne devrait même pas avoir besoin de le dire à voix haute. Tout le monde devrait simplement rentrer chez soi, lire un livre – un vieux livre – éteindre son putain de téléphone et aller jouer avec son chat. C’est ce que tout le monde devrait faire. (rires)

C’est pour ça qu’il attend. (rires)

Ben : Exactement. RockUrLife, c’est rester chez soi avec son chat. Voilà ce que ça veut dire. Voilà, c’est ma conclusion. (rires) En tout cas, c’était vraiment un plaisir de discuter avec toi. Et au passage, tu avais vraiment de très bonnes questions.

Merci. (rires)

Ben : Franchement, ce n’était pas du tout ce à quoi je m’attendais. Si j’avais su, j’aurais probablement davantage réfléchi avant de venir. (rires) Alors merci beaucoup, et j’espère que tu viendras nous voir en France. On va beaucoup jouer là-bas. On marche vraiment bien en France. La France nous a toujours très bien accueillis. Je me souviens qu’il y a longtemps, on avait joué pour un événement de John Galliano. On était sur un camion, en plein milieu de la rue, et on avait complètement bloqué… enfin, votre grande avenue… je ne me rappelle plus son nom. (rires) Comment s’appelle cette rue qui longe la rivière ?

Oh mon Dieu… je ne sais pas. (rires) Je ne suis pas de Paris.

Ben : Ah d’accord. Tu viens d’où ?

Du sud-ouest de la France.

Ben : Ah, le sud-ouest…

Près de Bordeaux, si tu connais.


Ben : Ah oui… Je hoche la tête Je fais semblant de savoir exactement où c’est, mais je n’en ai absolument aucune idée. (rires) En tout cas, c’était vraiment un plaisir. Merci beaucoup.

Merci à toi pour ton temps.

Ben : Merci à toi… et désolé de t’avoir pris autant de temps.

Ce n’est pas grave. On a tout le temps. (rires)

Ben : Très bien. Fais une caresse à ton chat de ma part. (rires) Merci beaucoup. Salut !

© Steph Gomez

Site web : theprettyreckless.com

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