
The Last Dinner Party poursuit son ascension fulgurante et semble désormais évoluer avec une aisance déconcertante sur les grandes scènes. De retour dans la capitale pour défendre leur second album, From The Pyre, le groupe choisit cette fois le Zénith de Paris comme terrain de jeu. Une salle que le quintette connaît bien : en 2023, il y avait déjà foulé la scène en première partie de Hozier. Pour cette tournée, il emmène avec lui son univers baroque, féminin et hautement visuel. Et ce soir, la salle frôle le complet, preuve que leur aura ne cesse de grandir.
Mais avant que les héroïnes de la soirée n’enchantent l’assemblée, c’est Sunday (1994) qui ouvre le bal.
Sunday (1994)
SUNDAY (1994) fait une entrée plutôt cinématique : un éclair, un extrait de la bande son de Twin Peaks, puis leur logo en néon qui s’illumine derrière le batteur. Le groupe lance “Our Troubles”, un mid‑tempo brumeux qui pose immédiatement leur univers rêveur… malgré une guitare muette à cause d’un souci technique. Le groupe reste imperturbable, jouant le morceau jusqu’au bout . Puis en attendant de régler le souci, la chanteuse, Paige Turner meuble l’attente autant qu’elle le peu, avec humour et douceur, amorçant un vrai dialogue avec la salle.
Les titres suivants, plus lents et nourris de nostalgie 90’s, trouvent rapidement leur public : la fosse, surtout, se laisse prendre par ces atmosphères feutrées et cette voix aérienne. On apprend au passage que le groupe est une formation internationale (US, UK, Pérou) et affiche une alchimie et complicité évidente.
Le set, bref mais efficace, culmine sur “Tired Boy”. Paige invite la salle à allumer les téléphones, transformant le Zénith en ciel étoilé le temps d’un refrain. Elle brandit à la fin du morceau, un panneau qui reprend les paroles du titre : “I wish I was more like you“.
Puis le groupe quitte la scène sans un mot, un départ un peu abrupt et qui laisse le public sur sa faim. Au final, c’est un choix de première partie qui fait parfaitement sens ici : délicat, esthétique, et suffisamment singulier pour préparer le terrain à l’univers baroque de The Last Dinner Party.
The Last Dinner Party
L’attente pour THE LAST DINNER PARTY se fait dans une ambiance presqu’immersive : lumière tamisée, murmures excités, et une bande‑son soigneusement choisie (“Berghain” de Rosalía, puis d’autres titres à cordes et arrangements violonés qui installent cette esthétique baroque-pop si caractéristique du groupe).
Quand les lumières s’éteignent enfin, la scène se révèle dans un souffle : un vaste rideau drapé, semblable à un velours froissé, tombe en cascade du plafond au sol. Deux arches gothiques se dressent de part et d’autre, telles des portails d’église découpant l’espace. Des estrades en gradins agrémentées de petits arbustes ronds et une plateforme centrale complètent ce décor théâtral.
On a véritablement l’impression d’assister à l’ouverture d’une pièce : un mélange de tragédie shakespearienne et de conte moderne, sublimé par un jeu de lumière particulièrement précis, adaptant chaque tableau avec une fluidité captivante.
L’excitation monte d’un cran lorsque résonnent les premières notes de “Agnus Dei”. C’est là qu’apparaît Abigail Morris, telle une nymphe possédée par la fougue du moment. Le contraste entre la douceur lumineuse et son énergie torrentielle fonctionne instantanément : elle occupe l’espace avec grâce, rappelant à tous que la scène est un terrain de jeu naturel.
Sans un instant de répit, le groupe enchaîne avec “Count The Ways”, extrait de From The Pyre. Deux titres suffisent pour constater que ce second album est taillé pour la scène : arrangements grandioses, intensité dramatique, présence scénique décuplée. La salle réagit immédiatement.
Puis vient un retour appuyé au premier album : “The Feminine Urge”, “Caesar On A TV Screen”, et “On Your Side”, repris en chœur par une grande partie du public. Sur ce dernier titre, Abigail prend la parole et offre une dédicace à celles et ceux qui les avaient déjà vues ici même, en 2023, lorsqu’elles ouvraient pour Hozier. Un clin d’œil touchant, ancré dans la mémoire du lieu. La salle se transforme alors en océan de lumières, amplifié par un projet des fans : en fosse, des cœurs rouges en papier se lèvent, créant un moment suspendu qui émeut visiblement le groupe. Tout au long du concert, les membres s’adressent au public, partageant des anecdotes et rappelant souvent combien elles aiment jouer à Paris. Abigail ponctue même la soirée de nombreux “Yipee!“, immédiatement repris par la salle dans un enthousiasme presque instinctif. Un running gag adorable qui renforce la complicité déjà palpable.
Rock et émotion
La suite du concert s’ouvre sur une parenthèse plus contemplative. “I Hold Your Anger” permet à Aurora Nishevci de prendre la lumière, d’abord derrière ses claviers, puis au centre de la plateforme centrale. Puis c’est tout le groupe qui se réunit au centre de la scène, pour vocaliser d’une seule voix sur “Woman Is A Tree”. Un moment presque rituel, suspendu, qui enveloppe la salle dans une douceur étrange avant la tempête. Aurora reprend le micro par la suite pour interpréter “Gjuha”, accompagnée par le reste du groupe, dont la délicatesse cristalline tient la foule en apnée.
Puis le set bascule dans une tout autre intensité : “Rifle”, interprété principalement par Lizzie Mayland, surgit comme un choc. Brut et tendu c’est l’un des pics émotionnels de la soirée avec l’un des jeux de lumière les plus marqués. L’enchaînement immédiat avec “Big Dog”, qu’on ne peut entendre qu’en live pour l’instant, renforce cette montée d’adrénaline, porté par les interventions implacables d’Aurora au saxophone.
On sent qu’Abigail commence à perdre légèrement sa voix sur certaines notes, qu’on peut expliquer par la fatigue d’une tournée dense (et d’une soirée un peu arrosée la veille selon elle), mais loin de nuire au moment, cette fragilité la rend presque plus touchante. “The Scythe” et “Sail Away” introduisent une nouvelle vague de douceur. Abigail, assise au bord de la scène, peine à retenir ses larmes, le regard rivé vers les fans de la fosse. La communion est totale alors que dans les gradins, beaucoup restent assis, absorbés par l’émotion. Puis le combo “Sinner” et “My Lady Of Mercy” redéclenchent l’euphorie. Sur ce dernier titre, la chanteuse descend dans la fosse, récupère un bouquet, un drapeau lesbien, et remonte sur scène dans une osmose parfaite avec le public. Arrive ensuite “Inferno”, que la chanteuse introduit avec une émotion particulière : c’est la première chanson qu’elle a écrite loin de chez elle, ici même à Paris, dans une chambre d’hôtel, alors qu’elle était malade. La jouer dans la ville où elle est née la touche particulièrement.
Puis vient la première mondiale du live de “Let’s Do It Again!”, morceau écrit pour le projet Help (2) de War Child. Le groupe rappelle d’ailleurs son engagement : à chaque date de la tournée, elles collaborent avec une association locale, notamment des banques alimentaires . À Paris, c’est Serve The City qui les accompagne. Des bénévoles sont d’ailleurs présents dans la salle : ils ont récolté des dons en échange de rubans au cours de la soirée. Le set principal se clôt alors sur “Nothing Matters”, moment cathartique où toute la salle se lève enfin, emportée par l’élan collectif.
Pour le rappel, deux dernières étincelles : “This Is The Killer Speaking”, suivi d’un petit cours de danse humoristique donné par Abigail, puis une reprise lumineuse de “Agnus Dei”.
Une fin en apothéose pour un concert où chaque membre du groupe a brillé, où les harmonies ont résonné avec précision, et qui rappelle une fois encore que ce n’est pas un groupe qui fait du bruit pour rien : The Last Dinner Party est un groupe qu’il faut absolument voir en live.











































