
En 1990, les New-Yorkais du Big Four entament un virage plus sombre et introspectif. Il est ici question d’Anthrax et de son album Persistence Of Time. Souvent cité comme l’un des sommets de sa discographie, ce disque marque surtout une transformation de l’identité sonore du groupe. Fini le ton décalé et délirant des débuts. Anthrax opte pour une esthétique plus noire, en résonance avec un thrash arrivé à maturité. Cette évolution s’incarne aussi dans l’artwork, signé par l’illustrateur Don Brautigam, dont la peinture distille un mystère à la fois mystique et anxiogène. RockUrLife revient sur cette cover énigmatique.
L’album
Persistence Of Time est déjà le cinquième album studio d’Anthrax. Il marque également la fin d’une ère : c’est le dernier disque enregistré avec Joey Belladonna avant son retour en 2011. La période d’enregistrement s’est révélée particulièrement éprouvante. Le groupe a fait face à l’incendie du studio dans lequel il avait débuté les enregistrements, retardant la production. Un événement marquant qui a de toute évidence influencé l’atmosphère générale du disque.
De retour en studio, Anthrax délaisse le second degré de ses précédents albums pour aborder des thématiques plus graves : la mort, les tensions sociales, l’intolérance, mais aussi un appel à la paix. Musicalement, l’évolution est tout aussi perceptible. Plus dense, plus sombre, plus structuré, l’album affiche une maturité nouvelle. On y perçoit même des touches progressives qui viennent enrichir leur thrash incisif et énergique.
Persistence Of Time ne laisse aucun répit. Le duo d’ouverture “Time” et “Blood” pose immédiatement les bases : riffs tranchants, tempos rapides et efficaces pour mosher. Suivent les incontournables comme “Keep It In The Family” ou “Got The Time” qui, plus de trente ans après leur sortie, restent des piliers du répertoire du groupe.
L’artiste
Derrière la pochette énigmatique de Persistence Of Time se cache l’illustre Don Brautigam. Si son nom ne vous est pas familier, son travail, lui, vous l’est forcément. On lui doit notamment les couvertures iconiques de Master Of Puppets de Metallica, et Dr. Feelgood de Mötley Crüe.


Artiste américain discret, formé à la School Of Visual Arts de New York dans les années 1970, Brautigam a marqué son époque par des compositions à la fois colorées et percutantes. Au-delà des pochettes d’albums, il a aussi réalisé un nombre considérable d’illustrations pour l’édition, notamment pour les couvertures de romans de Stephen King.
Alors que son nom est longtemps resté dans l’ombre, son œuvre, elle, s’est inscrite dans le temps. Ses créations ont traversé les générations et résonnent aujourd’hui encore dans l’imaginaire collectif.
La cover
Si Persistence Of Time vous laisse une impression de déjà-vu, ce n’est probablement pas un hasard. La pochette convoque clairement l’imaginaire de l’œuvre mythique de Salvador Dalí : La Persistance De La Mémoire (1931), aussi appelée les “montres molles“. Figure centrale du surréalisme, Dalí participe à ce mouvement né à la fin des années 1920, qui rejette les conventions classiques pour explorer les territoires du rêve, de l’inconscient et de la psyché humaine.

Le surréalisme ne cherche pas à représenter le réel : il le tord, le déconstruit, l’étire jusqu’à l’absurde. Les montres molles de Dalí ne sont pas de simples objets déformés, elles incarnent l’effondrement de la rigidité du temps. À travers ce paysage désertique, Dalí matérialise l’angoisse existentielle, celle de l’érosion de la vie et de l’arrivée de la mort. Et c’est précisément là que le parallèle avec la pochette d’Anthrax devient évident.

La palette chromatique saute aux yeux : bruns orangés, bleus froids, lumière de fin du monde. Contrairement à Dalí, l’artwork s’enfonce dans une obscurité plus hostile, presque post-apocalyptique. Au centre s’impose une horloge composée d’ossements : deux crânes, des bras disloqués et des fragments d’os formant un “12“. Là où Dalí évoquait la dissolution du temps, Anthrax laisse entendre que le temps ne fond pas, il se fossilise.
Cette horloge semble figée pour l’éternité. Autour d’elle, on retrouve un désert stérile, des dunes qui s’étendent à perte de vue, un arbre décharné planté comme un dernier témoin. Le paysage respire le vide, la désolation. La lumière orangée évoque quant à elle un ultime coucher de soleil. Même la lumière se meurt dans cet univers décharné. Dans la partie inférieure, l’ombre gagne du terrain, avalant progressivement la composition. Le paysage semble se consumer lentement, happé par une nuit sans retour.
Lors de la réédition des 30 ans de Persistence Of Time en 2020, une version alternative (imaginée en 1990 par Charlie Benante) pousse le clin d’œil encore plus loin. L’horloge est déformée, elle fond, se liquéfie à la manière des montres molles de Dalí, jusqu’à fusionner avec son reflet dans la partie sombre inférieure. Difficile de nier la ressemblance à ce stade.

Si Persistence Of Time peut être perçu comme une réinterprétation de l’œuvre de Dalí, la cohérence va au-delà du visuel. Les thématiques de l’album entrent en résonance avec les motifs surréalistes : l’angoisse, la fragilité du réel, l’effondrement des certitudes.






