Trente-cinq ans après ses débuts, Converge refuse toujours de se fossiliser. Canonisé depuis Jane Doe, le légendaire groupe de chaotic hardcore n’a jamais transformé son héritage en musée. Chaque album reste une tentative de réécriture plutôt qu’un exercice de conservation. Même le pas de côté massif effectué sur Bloodmoon: I, collaboration crépusculaire avec Chelsea Wolfe, relevait moins de la rupture que d’un élargissement du terrain de jeu.
Love Is Not Enough marque un retour à une forme compacte et frontale, mais sans nostalgie. C’est un disque court, brutal, presque claustrophobe, qui agit comme une mise au point. Converge regarde notre époque droit dans les yeux, sans aucun filtre.
La première moitié de l’album repose sur une logique de compression pure
Les morceaux s’enchaînent comme des décharges contrôlées : riffs hyper anguleux, batterie martiale, et la voix de Bannon projetée comme une déflagration crachée au lance-flammes. Rien ne dépasse. “Love Is Not Enough”, “Bad Faith” et “Distract And Divide” privilégient l’impact sec plutôt que la montée progressive.
La production massive et précise de l’ours Kurt Ballou dans son GodCity Studio (Salem, MA) joue un rôle déterminant. Le son est volontairement fermé, sans aucune échappatoire. Les guitares occupent tout l’espace médian, la batterie de Koller cogne sans air autour d’elle, la basse bouillonne. C’est une violence qui ne cherche pas l’ampleur, mais la proximité nette.
“Beyond Repair”, instrumental central, ne sert pas d’interlude mais de bascule. Les silences sont lourds et l’urgence fait place à une pesanteur grave. On passe d’une urgence nerveuse à la désolation. La tension cesse d’exploser pour commencer à sédimenter dans un second acte massif.
La seconde moitié ralentit légèrement pour gagner en gravité
“Amon Amok” et surtout “Gilded Cage” installent des grooves écrasants qui flirtent avec le post metal sans diluer l’ossature hardcore. Cette lourdeur ne détend rien et transforme la tension en une masse sonore compacte et toujours aussi suffocante.
Le diagnostic posé plus tôt par Converge devient ici physique. Là où “Distract And Divide” exposait un monde structuré par la manipulation (“Wrong truth, right lies / They live, we die“), la seconde moitié montre ce que cette mécanique produit à l’intérieur des corps. “Gilded Cage” déplace la critique vers l’intime : “Addiction is their loaded gun / Designed to take the place of love“. Loin d’être confortable, la cage dorée traduit une dépendance organisée, chimiquement entretenue. “Pharmaceutically, we bleed / Dependently, we take a knee” sonne comme l’aboutissement logique du climat décrit plus tôt. Un aveu de soumission d’une société consciente de son enfermement mais trop épuisée pour se soulever.
La fin de parcours refuse toute résolution facile. “Make Me Forget You” déploie un riff pulsant, flirtant avec des dynamiques emo/punk et des textures abrasives qui pèsent sur chaque note. C’est un futur hymne live, taillé pour des centaines de voix qui hurlent les regrets d’une relation fanée. Un cri collectif pour panser les plaies.
“We Were Never The Same” clôt en monstre monolithique, avec un riff qui évoque Killing Joke (allez réécouter “Asteroid”, ce n’est jamais une mauvaise idée !) et une lourdeur post metal implacable. Écrits dans le parking d’une maison funéraire, les paroles cognent sur nos rituels vides (“Why do we all gather to mourn yet not to cherish“) et le prix de la lucidité (“Our price was the innocence gone / When we chose to not look away”).
Là où beaucoup de groupes historiques deviennent des gestionnaires de catalogue, Converge continue de mordre dans le présent
Si d’aucuns pouvaient en douter, après trente-cinq ans de carrière, Converge reste résolument pertinent. Love Is Not Enough a tout du sommet discographique tardif et recèle parmi les riffs les plus metal de sa discographie, étoffant leur emblématique chaotic hardcore. Véritable cri du cœur, ce disque porte en lui une vision lucide et enragée. Cette persistance à rester inconfortable, socialement, émotionnellement, physiquement, est leur vraie continuité. Non pas répéter une formule, mais préserver une fonction critique qui bouscule sans pitié notre époque.
Informations
Label : Epitaph Records
Date de sortie : 13/02/2026
Site web : www.convergecult.com
Notre sélection
- Distract And Divide
- Gilded Cage
- We Were Never The Same
Note RUL
4,5/5







