
Au cœur des années 1980, dans la pénombre glaciale de la Suède, Candlemass redéfinit le metal en l’entraînant toujours plus profondément dans l’abîme. Avec Nightfall (1987), son doom épique et atmosphérique franchit un nouveau cap. Pour accompagner cette plongée dans l’obscurité, le groupe s’approprie une œuvre romantique du peintre américain Thomas Cole. RockUrLife revient sur cette pochette trop longtemps restée dans l’ombre.
L’album
Nightfall est le deuxième album des pionniers du doom suédois. Salué par la critique comme par le public, il marque l’arrivée de Messiah Marcolin, dont la voix envoûtante, théâtrale et lyrique devient l’une des signatures du groupe. Le disque voit également l’intégration de Jan Lindh à la batterie et de Lars Johansson à la guitare.
Avec Nightfall, l’identité sonore de Candlemass se cristallise : un doom plus lourd, plus sombre, nourri de thématiques mortifères. L’album enchaine les classiques : l’iconique “Bewitched”, “At The Gallows End”, glaçant récit d’exécution, et “The Well Of Souls”, porté par des riffs lancinants et hypnotiques à la Black Sabbath. Ce disque quasi conceptuel raconte une histoire traversée d’interludes instrumentaux : “Gothic Stone” en intro, une adaptation de la “Marche Funèbre” de Chopin, et “Black Candles” en outro, qui referme l’ensemble dans l’obscurité la plus totale.
L’artiste
L’homme qui se cache derrière la cover de Nightfall n’est autre que Thomas Cole, figure majeure de la peinture américaine du XIXᵉ siècle. Il est l’un des fondateurs de la Hudson River School, un courant porté par des artistes fascinés par la puissance et la beauté des paysages américains. À travers leurs œuvres, ces peintres cherchent à saisir l’immensité et le caractère presque spirituel d’une nature encore sauvage.
Le style de Cole se distingue par une fusion entre réalisme et romantisme, donnant à la nature une dimension à la fois grandiose et symbolique. Cette approche s’inscrit dans le mouvement du romantisme national visant à affirmer l’identité visuelle de la nation en sublimant ses paysages, transformés en décors pittoresques.
La cover
On peut maintenant se demander pourquoi les Suédois de Candlemass ont-ils choisi une œuvre issue du romantisme américain pour illustrer Nightfall ? Pour le comprendre, il faut d’abord replacer le tableau original dans son contexte.

Entre 1840 et 1842, Thomas Cole réalise une série de quatre toiles allégoriques intitulée Le Voyage De La Vie, retraçant les grandes étapes de l’existence humaine : l’enfance, la jeunesse, l’âge adulte et la vieillesse. Chaque période est associée à une saison, du printemps de l’enfance à l’hiver de la vieillesse. Sur chacune des toiles, un homme progresse sur une embarcation descendant la rivière métaphorique de la vie, guidé par un ange gardien, au cœur de paysages grandioses où la nature prend une dimension presque spirituelle.




Candlemass reprend la quatrième et dernière toile de la série : celle de la vieillesse. Mais au-delà de l’âge avancé, Cole y évoque surtout l’approche de la mort. L’homme, désormais fragile, voit son ange gardien se rapprocher pour l’accompagner vers l’au-delà, suggérant un passage vers le repos éternel.
Contrairement aux trois autres tableaux, où la nature déborde de vie, le décor est ici dépouillé : une mer sombre et calme, un ciel chargé percé d’une lueur lointaine. Le paysage semble s’effacer à mesure que l’homme atteint la fin de son voyage. Plus rien ne subsiste sinon l’inconnu qui l’attend. Les rochers visibles au premier plan marquent la rupture avec le monde d’avant : il ne reste plus qu’à avancer vers l’ultime destin.
Le titre de l’album, Nightfall, résonne directement avec cette image. La tombée de la nuit devient la métaphore de la fin de vie, thème central de l’album. Mort, deuil et fatalité parcourent les morceaux : l’exécution racontée dans “At The Gallows End”, “Dark Are The Veils Of Death” ou encore “Mourner’s Lament”, autant de variations autour de la disparition et de la perte.
Candlemass choisit donc cette œuvre car elle reflète parfaitement l’esthétique qu’ils cherchent à transmettre : une vision sombre, mélancolique mais profondément romantique de la mort. Le doom metal a toujours porté ces thèmes dans une intensité à la fois tragique et poétique.
Ce n’est d’ailleurs pas la seule fois que le groupe emprunte une œuvre de Cole : pour l’album suivant, Ancient Dreams (1988), Candlemass utilise une autre toile de la même série, consacrée cette fois à la jeunesse, comme pour rappeler que le cycle de la vie se répète indéfiniment.







