
Ce jeudi 29 janvier, l’Adidas Arena devient le théâtre d’une célébration musicale hors normes. Deftones lance sa tournée européenne à Paris, sept ans après son passage à l’Olympia, et le changement d’échelle en dit long : la salle affiche complet. Venu défendre private music, album plébiscité par la critique comme par les fans, le groupe californien prouve une fois de plus sa capacité unique à rassembler.
L’affiche de la soirée le confirme : Drug Church et Denzel Curry, deux univers musicaux que tout oppose en apparence, se côtoient naturellement. Créer des passerelles entre les genres, les générations, les sensibilités, voilà la force qu’incarne la bande de Sacramento. Ce soir, metalheads, fans de hip hop et amateurs de rock alternatif se retrouvent sous le même toit, unis par une même passion. Une soirée qui célèbre autant la musique que la diversité de ceux qui l’écoutent.
Drug Church
DRUG CHURCH se charge de chauffer la salle avec un set court mais percutant. Devant une Arena encore bien clairsemée, le groupe capte rapidement l’attention avec son post hardcore aux accents emo, quelque part entre Black Flag, Fugazi et Turnstile. La force du set tient dans une énergie collective sans faille et dans la présence du très loquace Patrick Kindlon (ex-Self Defense Family), qui n’aura de cesse de demander au public de sauter.
Le son est malheureusement bien trop boomy et renforce l’impression d’une salle encore trop grande pour eux. Entre deux morceaux, Kindlon prend le temps de rappeler l’essentiel : ce soir, metalheads, punks, goths et curieux partagent le même espace et qu’il est important que tout le monde s’éclate dans le respect et la bonne humeur. Un message qui résonne particulièrement bien ce soir. L’entrée en matière est efficace et, pour beaucoup, c’est une belle découverte.
Denzel Curry
Changement d’ambiance brutal avec DENZEL CURRY face à une Adidas Arena désormais bien remplie. Accompagné de son DJ, il retourne méthodiquement la salle avec un flow rapide, précis et des beats écrasants. La présence scénique est impressionnante, entièrement tendue vers l’impact.
Le son est agressif mais maîtrisé. Les visuels glitchés renforcent l’atmosphère menaçante qui accompagne son dirty south rap infusé de trap. Curry maintient la pression sans temps mort ni fioritures. Il quitte la scène après avoir salué les groupes et le public, laissant une salle en ébullition. Mission accomplie.
Deftones
21h42. Les lumières s’éteignent. Les premières notes de “Be Quiet And Drive (Far Away)” résonnent, et la salle retient son souffle avant d’exploser à l’apparition de Chino Moreno, surgi du fond de scène.
Les DEFTONES sont là et la scénographie frappe d’emblée. Frank Delgado (claviers) s’installe en hauteur côté jardin, Abe Cunningham (batterie) à cour, reliés par un escalier central que Chino arpentera sans cesse. Devant eux, Fred Sablan (basse) et Lance Jackman – remplaçant Stephen Carpenter qui ne tourne plus en dehors des USA pour de fumeuses raisons complotistes – épaississent le mur de guitares. Derrière, un écran géant et quatre panneaux suspendus en croix créent un dispositif visuel ambitieux. Un dispositif immersif que le son ne suivra pas : fort, brouillon, parfois étouffant, il plombera toute la soirée.
“locked club” déclenche une déferlante. L’audience, très jeune, est visiblement venue en nombre pour soutenir le nouvel album. Chino replace ses oreillettes, “ecdysis” confirme la cohésion du groupe. On fait face à un vrai groupe de rock qui se déchaîne devant un écran en fusion. Mais la voix de Moreno vacille déjà. Il force, et compense bien trop.
“Rocket Skates” et “Diamond Eyes” bombent le torse malgré un mix toujours bancal. L’énergie passe quand même. Les mosh pits s’ouvrent naturellement… et la sécurité tente d’intervenir, dans l’incompréhension générale. Un combat perdu d’avance. Les organisateurs et l’Adidas Arena sont-ils au courant de ce à quoi ressemble un concert de rock ?
Chino saisit la guitare pour “Digital Bath”. Le temps se suspend. Moment tendu, presque fragile. “souvenir” puis “my mind is a mountain” poussent l’intensité encore plus loin. Moreno semble parfois courir après ses propres chansons. Les hurlements prennent le relais quand la voix lâche. Le problème de son devient impossible à ignorer.
La séquence suivante, “Lhabia”, “Rosemary”, “cut hands”, et le tube “infinite source” – alterne classiques et nouveautés mais installe un creux inattendu. L’engouement retombe. La faute aux imperfections vocales qui pèsent lourd sur des morceaux pourtant costauds.
Tout bascule quand Chino revient en T-shirt, Gibson SG en bandoulière, pour “Sextape”. Une vague géante submerge l’écran. La version est magnifique, la foule reprend chaque mot. On entre dans la séquence émotion du show. “Hole In The Earth” offre une respiration rare où beauté et chaos se mêlent. Puis arrive “Change (In The House Of Flies)”, sommet hypnotique du set. Un soleil de feu se lève lentement derrière le groupe. L’image est simple, écrasante. Elle restera longtemps gravée dans la mémoire des spectateurs.
“Genesis” et “milk of the madonna” referment le set dans une déflagration compacte. Le calme qui suit annonce le rappel. Surprise totale : le groupe revient pour “Cherry Waves”. À l’écran, une ballerine danse en noir et blanc à travers les éclairs d’une ville en tempête. Quand le rouge et le feu envahissent l’image sur le break saturé, la dramaturgie devient totale. Un autre moment d’exception qui incarne à lui seul la capacité des Deftones à sublimer le réel.
La douceur ne durera qu’un instant. “My Own Summer (Shove It)” déferle immédiatement. Les deux fosses bougent comme une seule masse malgré la séparation absurde. Hurlements collectifs. Marée humaine. Le final sur “7 Words” clôt le concert dans une violence cathartique. Le groupe quitte la scène sans détour. L’écran affiche simplement : Deftones 01/29/2026. Une image parfaite pour poster sa petite story Instagram. Les Deftones savent définitivement comment mener leur barque dans cette époque !
La beauté dans la distorsion
Cette soirée rappelle ce que Deftones représente aujourd’hui : un groupe capable de transformer ses failles en force. Le son imparfait, la voix fatiguée, les tensions du live ne détruisent rien. Dans un monde obsédé par la surface lisse, ils donnent du relief et rappellent que la musique live est jouée par des êtres humains.
Peu d’artistes de cette génération parlent encore autant au présent sans se réfugier dans la nostalgie. Leur musique capte une époque saturée d’images, d’angoisse physique et digitale, de besoin de lien. Un univers où la dissonance et la grâce coexistent sans jamais s’annuler.
Reste une amertume : cette séparation absurde entre fosse or et fosse générale. Un système qui trahit l’esprit même du rock. La jeunesse qui a porté le retour de Deftones sur les réseaux sociaux – celle qui a streamé, partagé, défendu en masse le groupe sur les réseaux sociaux – se retrouve reléguée loin de la scène, faute de moyens. Avant, le premier rang se méritait en arrivant tôt, en attendant des heures. Aujourd’hui, il s’achète. Cupidité contre passion. Le groupe n’y est pour rien, mais le symbole est là, gênant, dans une salle aux tarifs prohibitifs et aux commodités bien plus adaptées aux rencontres sportives qu’à la tenue de concerts. Deftones mérite mieux que ce système. Son public aussi.
Heureusement : sur scène, Deftones continue de faire tomber toutes les barrières. Leur musique ne connaissant ni frontières ni séparations.


















