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Cover Story #31 : Slayer – Reign In Blood


1986. Alors que le glam et le hair metal dominent l’industrie, une autre vision du metal s’impose par la violence et la transgression : le thrash metal. Parmi ses architectes les plus radicaux, Slayer repousse les limites esthétiques et sonores du genre. Reign In Blood marque un tournant décisif dans la trajectoire du groupe. L’intensité musicale se prolonge dans l’artwork, à la fois déroutant et saisissant, signé Lawrence Carroll. Une iconographie volontairement perturbante, saturée de symboles lugubres. RockUrLife décrypte cette cover aussi obscure que fascinante.

L’album

Reign In Blood est un déluge de brutalité condensé en à peine une demi-heure, un disque fulgurant qui redéfinit durablement le paysage sonore du metal. Troisième album studio de Slayer, il marque un tournant radical dans la trajectoire du groupe. Publié en 1986 sur le label Def Jam, alors majoritairement associé au hip hop, l’album s’impose comme un objet à part. Composé et écrit par Kerry King et Jeff Hanneman, il puise dans des thématiques volontairement dérangeantes : guerre, horreur, occultisme et violence extrême.

L’ouverture, “Angel Of Death”, donne immédiatement le ton. Porté par le cri torturé de Tom Araya, le morceau impose un débit effréné et une violence frontale. Le premier mot prononcé “Auschwitz” installe d’emblée un profond malaise. Si cette approche a nourri des rumeurs infondées, l’intention est ailleurs : provoquer, déranger, forcer l’auditeur à affronter l’horreur de l’histoire humaine, sans filtre ni édulcoration.

Courts et incisifs, les morceaux traduisent une forte influence punk hardcore. La batterie de Dave Lombardo mitraille, les guitares jaillissent dans un chaos maîtrisé, et la voix d’Araya frappe sans relâche. Avec Reign In Blood, Slayer affirme que le metal n’est pas fait pour plaire, mais pour pousser dans ses retranchements et exposer la face la plus sombre de l’humanité.

L’artiste

L’homme derrière cette pochette aussi sombre que narrative n’est autre que Lawrence Carroll, figure majeure de l’art contemporain à la renommée internationale. Peintre et illustrateur australo-américain, il est principalement connu pour son œuvre abstraite, située à la frontière de la peinture et de la sculpture. Carroll travaille la matière, les textures et les reliefs, intégrant des éléments du quotidien qu’il détourne de leur fonction initiale pour les faire basculer dans l’abstraction.

Avec Reign In Blood, Lawrence Carroll signe sa toute première pochette d’album. Avant sa collaboration avec Slayer, il exerce principalement comme illustrateur pour la presse américaine, notamment pour The New York Times, où il se distingue par des illustrations politiques fortes et novatrices. Sa rencontre avec Slayer lui permet de toucher un nouveau public et d’inscrire son univers visuel dans la chair du metal.

La cover


Dès sa sortie dans les années 1980, la pochette de Reign In Blood marque durablement les esprits. Lawrence Carroll, après de nombreuses écoutes de l’album, en extrait l’essence la plus sombre pour en livrer une traduction visuelle fidèle à la violence sonore de Slayer. Réalisée en avec une technique mixte, mêlant peinture à l’huile et collage, la cover adopte un style graphique extrêmement noir, proche du fusain ou du charbon, relevé par un rouge sanglant omniprésent. Des teintes de jaune, de brun et de vert viennent renforcer l’atmosphère suffocante et nauséabonde de la scène.

L’abondance de personnages et la densité visuelle de la composition rappellent souvent l’œuvre de Jérôme Bosch, notamment Le Jardin des Délices, dans sa représentation de l’enfer. Carroll semble ici se concentrer exclusivement sur cette dimension infernale : une grotte obscure, véritable épicentre du mal, évoquant à la fois le Jugement dernier et un des cercles de l’Enfer de Dante.

Jérôme Bosch, Le Jardin des Délices, huile sur toile, 1490-1500.
Panneau latérale droit du triptyque représentant l’enfer.

Concrètement, il se passe quoi sur cette cover ? 

Les murs sont tapissés de corps empalés, décapités et démembrés ; une vision qui fait écho au titre “Piece By Piece”. Le sol est envahi par une mer de sang dont émergent uniquement des têtes, probablement celles des damnés étêtés.

La scène centrale se concentre sur une figure à tête de bouc, animal traditionnellement associé au mal. Du sang s’écoule abondamment de ses bras scarifiés et inonde l’ensemble du décor. Porté par une procession, à la manière d’un roi ou d’une victime sacrificielle, ce personnage incarne un être piégé dans un purgatoire infernal : une référence directe à “Altar Of Sacrifice”.

Cette procession est composée de trois figures difformes. À droite, l’ange de la mort, incarnation directe de Josef Mengele, criminel de guerre nazi évoqué dans “Angel Of Death”. À gauche, un homme d’Église identifiable à sa coiffe épiscopale, suggérant la corruption ou l’hypocrisie religieuse. Enfin, une créature démoniaque à la langue serpentine, parfois interprétée comme une caricature de Napoléon, empereur ayant régné dans le sang. Carroll pousse la provocation jusqu’au malaise, affublant ces trois figures d’une érection visible, détail ironique soulignant la perversion de cet univers.

Parmi les détails marquants, on remarque en haut à gauche plusieurs têtes disposées sur une roche plate, dont la seule figure féminine de la pochette. Décapitée, elle pourrait appartenir au corps empalé visible à droite. Son identité reste ouverte à l’interprétation : Élisabeth Báthory, Jeanne d’Arc, ou une sorcière condamnée au bûcher, autant de figures féminines sacrifiées, faisant écho à “Reborn”.

Enfin, sur la droite de la composition, une petite statuette du Christ rappelle le morceau “Jesus Saves”. Dans ce chaos sanguinaire, cette figurine semble impuissante, insignifiante, suggérant que le mal domine largement ce monde, malgré la promesse de salut.

Avec cette pochette, Lawrence Carroll parvient à capter l’essence profondément malsaine et provocatrice de Reign In Blood. Si l’album révolutionne le metal extrême sur le plan sonore, son artwork en renforce l’esthétique radicale. Avant même la première note, l’auditeur est averti : ici, chaque morceau prend la forme d’une vision infernale. Reign In Blood marque le début d’une collaboration durable entre Slayer et Carroll, qui signera ensuite les pochettes de South Of Heaven (1988), Seasons In The Abyss (1990) et Christ Illusion (2006).

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Lucie Allet
Tombée dans la marmite du metal dès mon plus jeune âge, je l’aime sous toutes ses formes et j’essaie de transmettre sa passion, sa force et sa sincérité dans mes chroniques.